L’Europe économique: réussite ou fiasco?

A partir de l’analyse de l’Europe économique faite par un économiste atterré », on serait tenté de tirer rapidement un trait sur les effets positifs de l’euro et du marché unique et de l’intérêt que représente la monnaie unique pour les 19 pays situés dans la zone euro. La Commission Européenne se montre en effet incapable d’y maintenir une croissance soutenue et de rééquilibrer la production des richesses sur l’ensemble du territoire européen pour établir une meilleure égalité entre des pays aux économies en grand décalage . Fort heureusement, alors que l’Europe représente le 2ème PIB  ainsi que la 2ème puissance commerciale mondiale, elle représente un partenaire incontournable qui compte dans les négociations pour les accords commerciaux ainsi que pour les politiques monétaires ou économiques mondiales et ce au bénéfice de l’ensemble de ses membres.

Nota: Les cartes illustrant cet article sont empruntées à l'excellent blog intitulé "Les territoires de l'Europe" établi par JM Ploquin pour les élèves du lycée St Saëns de Rouen

Mais la faiblesse des moyens dont dispose la Commission l’empêche d’être pleinement efficace et il existe beaucoup de freins pour empêcher l’Europe d’aller de l’avant …

Au terme de cette présentation, chacun pourra donc mieux se représenter les avantages et les inconvénients de l’appartenance à l’Europe…

1) La fin de l’Europe?

David Cayla, maître de conférences à la faculté de Droit et  de Gestion de l’Université d’Angers, fait partie de l’association les « économistes atterrés » et intervient occasionnellement à l’émission « 28mn » sur Arte. Avec sa collègue Coralie Delaume, il vient de publier aux éditions Michalon, un ouvrage intitulé  « La fin de l’Union Européenne ». Selon ses auteurs, « l’Union européenne serait morte, mais elle ne le sait pas encore. Elle est morte du rejet de ses peuples qui manifestent en toute occasion une répulsion sans réserve et une défiance sans retour. Elle est morte de son inaptitude à régler les crises qui la secouent autrement que par de brutaux oukases ou par des simulacres de négociations, au terme desquels les pays les plus forts finissent par imposer leurs vues et où l’unique option qui s’offre aux plus fragiles est celle d’une humiliante reddition. Elle est morte de l’échec spectaculaire de son modèle économique, échec conjoint du Marché unique et de l’euro. Elle est morte, enfin, de son illégitimité démocratique, de ses fondations juridiques baroques, de ses traités qui ont remplacé la souveraineté populaire par une technostructure sans vision.
En vérité, il n’est même plus tout à fait temps de se demander s’il faut ou non « sortir de l’Union européenne ». Car c’est l’Union elle-même qui est en train de sortir. Elle sort de l’Histoire, par la toute petite porte. Tout le monde en est-il bien conscient ? Peut-être pas. Faut-il le démontrer ? Sans doute.

Selon David Cayla, les désaccords persistants au sein de l’Europe sont la conséquence du déséquilibre de l’économie de l’Union européenne avec des phénomènes de polarisation industrielle entraînant l’accumulation de la richesse sur une partie de son territoire au détriment d’autres territoires périphériques qui au contraire continuent à s’enfoncer dans la crise et à s’appauvrir.

Sa démonstration est basée sur une cartographie abondante avec l’ensemble des indicateurs économiques de chaque pays.

La théorie de l’agglomération de l’économie

Entre 2000 et 2007, le taux de croissance de l’Europe de manière relativement homogène dans toute l’Union européenne était de l’ordre de 3%. La dette publique était faible et de nombreux pays parvenaient même à dégager des excédents budgétaires. Cette situation masquait cependant une différence importante entre les pays riches comme l’Allemagne et ceux dont la balance courante de financement était déficitaire en raison du déséquilibre de leurs exportations de produits industriels et pouvant représenter jusqu’à 10% de leur PIB. La cartographie des pays ainsi déficitaires recouvre exactement celle de la carte économique déterminée par la géographie.

Les exportations d’une économie sont essentiellement le fait de produits manufacturés (les 3/4 pour la France) et non des services et sont le signe le plus évident de la richesse de son économie. Sur ce plan, l‘Allemagne qui n’a pas connu la désindustrialisation de la France (-25,7% de l’emploi industriel entre 2000 et 2015), du Royaume Uni ((-30,5 %) et de beaucoup d’autres pays de l’Union européenne, est très largement le n°1 avec des excédents commerciaux colossaux et une accumulation de la richesse dans ses bassins industriels. Ce phénomène de polarisation entraîne à l’inverse l’appauvrissement d’autres territoires en vertu d’une théorie économique dite de l’Agglomération.

La carte ci-dessous représente bien ce phénomène de polarisation avec la fameuse "banane bleue" où se concentre un maximum de métropoles et d’infrastructures qui accélèrent le production de richesses. Cet axe  représente le cœur de l'Europe alors que la périphérie ne dispose pas des mêmes atouts pour se développer. 

Pour se développer et prospérer, une industrie a besoin de capital et de travail, ce dernier pouvant être un facteur mobile au contraire de facteurs géographiques qui sont liés à un territoire donné.

Ces facteurs territoriaux sont de plusieurs natures :

  • l’importance et la qualité des infrastructures de transports, -ports, voies ferrées…, permettant à un moindre coût  les importations de matières premières à transformer puis les exportations des produits manufacturés vers tous les pays du monde

  • les institutions de la culture industrielle locale : la formation, l’existence des entrepreneurs et d’une culture de l’entreprise et de l’industrie,
  • l’existence préalable de l’industrie elle-même avec de la Formation, de la Recherche et du Développement… permettant la concentration de nouvelles industries grâce à la sous-traitance et l’accumulation de nouvelles usines et d’emplois…

La carte des bassins industriels montre que ceux-ci sont inégalement répartis sur l’ensemble du territoire européen et qu’ils sont pour l’essentiel concentrés au cœur  plutôt au Nord de l’Allemagne laquelle correspond également à celle des grandes infrastructures de transports avec les 4 premiers ports d’Europe : Rotterdam, Anvers, Hambourg, Amsterdam… où peuvent arriver de grands porte-conteneurs.

Dorénavant, les sites de production industrielle peuvent même s’installer à proximité de ces ports au détriment des bassins périphériques de production ne disposant pas des mêmes  infrastructures et qui sont donc condamnés à transporter leur production vers ces hubs portuaires, avec des coûts plus élevés.

Bref rappel de l’histoire de l’Europe économique récente

L’idée européenne est née de la volonté de créer un espace économique permettant la libre circulation des biens mais sans la libération ni mise en concurrence du capital dans un premier temps, celle-ci restant sous le contrôle des Etats.

C’est l’Acte unique en 1986 qui va libéraliser en totalité les facteurs de production de marchandise, le capital et le travail, cette libéralisation ayant demandé une quinzaine d’années pour sa mise en œuvre à travers des directives d’harmonisation des règles de chaque pays, les services publics eux-mêmes étant soumis dorénavant à la concurrence des capitaux privés.

Les Etats, dans la logique de cette libéralisation totale y compris de leurs services publics, ont abandonné leur prérogative de contrôler les mouvements de capitaux en poussant la logique jusqu’à la création d’une monnaie unique européenne ne leur permettent plus de compenser comme dans le passé, leurs handicaps économiques structurels par des dévaluations, du protectionnisme… En France, en particulier, les services publics constituaient à l’époque un secteur très important (Santé, Poste, Télécoms, Transports et Energie…), désormais soumis à la concurrence du secteur privé. Cette concurrence porte également sur la Recherche et le Développement et toutes les institutions d’accompagnement de la production industrielle.

Le traité de Maastricht en 1992 a marqué la fin de ce processus dont on peut aujourd’hui mesurer les conséquences : l’accroissement des inégalités entre les territoires dans un cercle vertueux pour les uns ou vicieux pour les autres, les capitaux s’investissant naturellement là où il existe déjà une concentration de la production et de la richesse dans des bassins industriels prospères  au cœur de l’Allemagne au détriment d’autres bassins périphériques qui s’appauvrissent.

Le libre marché produit les mêmes  résultats partout dans une logique implacable de financiarisation maximalisée de la production industrielle à la recherche permanente du profit maximum obtenu le plus souvent par la recherche de salaires les plus bas payés aux travailleurs et la nomadisation des usines dans les pays pauvres.

Lorsque la crise des « subprimes » a éclaté aux USA, les conséquences pour les pays pauvres au déficit commercial élevé ont été terribles. Aujourd’hui en 2018, la plupart de ceux-ci n’ont d’ailleurs pas retrouvé leur niveau de PIB d’avant 2007. Ces pays sont tous situés, sans exception à la périphérie de l’Europe (Chypre, Grèce, Pays de l’Est, pays Baltes, Irlande, Espagne, Portugal et dans une moindre mesure l’Italie… alors que la France se situe avec le Royaume Uni dans une sorte d’entre deux avec l’Allemagne, l’Autriche… où se polarise la production.

La France a connu ce même phénomène à l’échelle de son territoire au 19ème siècle lors de la révolution industrielle. A l’origine, en raison de l’inexistence de réseaux de transports et de communication, l’industrie était assez uniformément répartie sur l’ensemble de son territoire. Avec le développement du réseau ferré et routier, on a commencé à assister à la polarisation de ces industries autour de grandes agglomérations, ce qui a donné lieu à des exodes massifs de la population rurale.

Aux USA, on a observé le même phénomène avec la concentration de la richesse sur les côtes Est et Ouest et un immense vide au milieu du continent où furent dans le temps concentrés des bassins industriels en lien avec l’existence de mines de charbon et de fer.

Recherches de compensation par les pays pauvres

Le résultat au bout de nombreuses années de fonctionnement est le même partout : le libre marché continue à creuser les inégalités entre les pays pauvres de la périphérie et les quelques pays riches situés au cœur de l’Europe dont l’Allemagne, l’Autriche… Les investisseurs (fonds  de pension…etc.) se portent tout naturellement vers les secteurs les plus immédiatement rentables sans autre considération que le maximum de profits immédiats et sans considération des richesses produites sur place ou du sort des travailleurs concernés. Pour compenser cette dérive, la solution proposée par les pays concernés a toujours consisté à mettre en place des politique dites de compétitivité qui sont en réalité des politiques d’austérité consistant à réduire les déficits publics et les salaires avec toujours pour résultat une aggravation des problèmes.

C’est le Luxembourg qui a été le premier à mettre en place un système de  dumping fiscal lui permettant de compenser cette évolution. A l’époque 30% environ de son PIB était constitué par les revenus de la sidérurgie installée sur le territoire, durement frappée comme la Lorraine et le Nord de la France par la crise. Jacques Santer , 1er ministre, a mis en place un système fiscal permettant d’attirer toute une ingénierie financière créatrice d’emplois nouveaux compensatoires et de revenus fiscaux de nombreuses entreprises y trouvant des avantages importants et y implantant leur siège social. En quelques années, ce système a permis que 30% du PIB du Luxembourg soit représenté par les emplois et les revenus créés de la sorte, la sidérurgie ayant totalement disparu.

L’Irlande, de son côté a sauté le pas, en instaurant une taxe unique sur les entreprises de 12,5% sur son territoire (25% au minimum partout ailleurs), souvent assorti en outre de conventions fiscales très avantageuses exemptant totalement de l’impôt les entreprises installées sur son territoire, ce qui leur permettait d’engranger le maximum de bénéfices. Google n’a ainsi jamais payé le moindre impôt à Dublin. Mieux même, grâce à des prix de transferts permettant d’attribuer à  des sociétés installées en Irlande des productions réalisées dans des pays à bas coûts salariaux dans un artifice purement comptable, ce pays s’est vu attribué une croissance artificielle et totalement virtuelle de son PIB  qui a pu croître de 25% certaines années. Grâce  à ce système plus ou moins légal mais toléré par l’Europe, ce pays a ainsi pu attirer des nombreuses entreprises sur son territoire et assurer un développement correct à défaut d’être aussi flamboyant que son PIB annoncé pouvait le laisser croire, en attirant de nombreux travailleurs détachés ou non des pays pauvres de l’Est qui y ont créé des richesses.

Aujourd’hui, le Portugal s’y met à son tour ainsi que de nombreux petits pays méditerranéens comme Malte, Chypre…

Les effets migratoires induits par la crise de 2008 en Europe

Alors qu’entre 2000 et 2007, sous l’effet de la croissance économique de l’époque, l’Espagne et l’Irlande accueillait un solde migratoire important (respectivement +577000/an et +52000/an), le RU +230000/an et l’Allemagne seulement +129000/an et + 30000/an pour la France, la Bulgarie et la Roumanie réunies perdaient de leur côté 227000/an et les pays Baltes 42000/an.

Avec la crise des « subprimes », ce phénomène s’est totalement inversé et ce sont les pays périphériques qui ont commencé à perdre de la population en raison du phénomène de polarisation qui a requis de nouveaux travailleurs en Allemagne (solde migratoire de 1 million de travailleurs en 2015 et + 700000 en 2016 en provenance de l’Europe pour plus de la moitié d’entre eux).

Ces phénomènes migratoires expliquent aussi en partie la réticence de ces pays  de l’Est périphériques à accepter aujourd’hui l’arrivée massive de nouveaux migrants en provenance du Moyen-Orient ou de l’Afrique.

                Quelles solutions ?

Il n’y en aurait guère que deux possibles :

  • revenir sur la libéralisation du capital
  • organiser une péréquation efficace et équitable entre les états pour répartir et équilibrer les richesses produites

Mais on voit mal comment les états favorisés par la situation actuelle, seraient prêts à accepter une telle orientation alors qu’ils en sont les premiers bénéficiaires. Cela impliquerait en outre la renégociation de tous les traités et directives mises en application depuis 1986.

2) Non !   L’Union  Européenne  n’est pas morte!

Face à un argumentaire à charge sans nuance, la défense de l’Europe a été faite par Jean-Claude Denis, membre du club Décidés.

A) – L’U.E est bien vivante et son économie confère aujourd’hui aux Européens d’appréciables avantages :

1 – Une puissance économique majeure qui pèse fortement dans l’économie mondiale : 511M d’habitants, 2ème PIB mondial, 2ème puissance commerciale, un marché très convoité, 2ème monnaie de référence…Un acteur incontournable de tous les accords internationaux.

2La stabilité financière : une inflation maîtrisée, plus de dévaluations appauvrissantes, fin des risques, des coûts de couverture et de change en Europe avec l’euro,  bénéfice de taux d’intérêt très bas et récemment  d’un mécanisme anti-crises (le M.E.S.le plus grand fonds mondial d’intervention (500 MMds €)

3 Le marché unique : élargissement sensible des marchés pour les entreprises, suppression des frais, des délais  et blocages de douanes, renforcement de la concurrence, facteur de baisses de prix pour les consommateurs,  comparatif de prix avec l’euro, harmonisation des normes de qualité, contrôle des oligopoles ou monopoles ( Microsoft ,…). Mise sur orbite de champions internationaux (Airbus, Ariane,…)

5- La Politique agricole commune : essentiellement productiviste et protectrice  sur les marchés intérieurs et extérieurs à l’origine, elle est devenue plus durable en intégrant des objectifs environnementaux et de développement local. Elle versera  aux agriculteurs 408 MMds d’eur. entre 2014 et 2020 (9 MMds chaque année aux paysans français qui manifestent pour la conserver)

6Le développement des régions :  450 MMds d’eur. sur la période 2014-2020 sont prévus par l’U.E pour aider les régions les plus défavorisées à se développer dans le cadre des contrats FEDER, FSE, FEADER, FEAMP et Fonds de cohésion, dont 27 MMds pour la France. Pour aider à une « croissance intelligente, durable et intrusive ». Ces fonds ont permis un décollage rapide de nombreuses régions périphériques nouvellement intégrées (Espagne, Portugal, Pays de l’Est…) et ont beaucoup aidé les régions en reconversion. Significatif: les Pays de l’Est ont, en 2017, les taux de croissance les plus élevés de L’U.E ( 5,7% en Roumanie ,4,7 en Slovénie, 4,3 en Tchèquie, 4,2 en Pologne ( contre 2,3 en moyenne européenne)

7- L’emploi et le travail : à côté des mesures économiques qui ont un impact sur l’emploi, l’U.E intervient par le FSE qui soutient directement des actions en faveur de la formation, de l’insertion, de l’intégration des jeunes et des seniors. Plusieurs millions de personnes ont bénéficié du FSE. Par ailleurs, l’Union veille par directives, à la libre circulation des travailleurs, à la coordination des régimes sociaux, à l’égalité hommes-femmes, au respect de règles minimales en matière de droit du travail

8- L’environnement, l’éducation, la recherche : ce sont aussi des éléments importants du bilan économique. En matière d’environnement, l’U.E a très tôt posé les jalons d’une protection de la nature et de la biodiversité (Natura 2000) ; plus récemment elle a réussi à construire un projet européen sur le climat, précurseur de l’accord de Paris. En matière d’éducation elle a favorisé l’harmonisation des diplômes supérieurs (L.M.D.) et promu cette belle réussite des échanges ERASMUS. Enfin, par des contrats avec les organismes de recherche, l’U.E apporte un soutien substantiel à la recherche dans de nombreux domaines (10 MMds d’eur. l’an dernier, 1/ 3 des contrats du CNRS, ESA, Galiléo,…)

Ainsi, à travers ces exemples, le bilan économique de l’U.E est loin d’être négligeable contrairement à ce qu’affirment les eurosceptiques, mais il est aussi entaché  de grosses déficiences

  1. B) De graves insuffisances

1La persistance pendant de nombreuses années d’une faible croissance et d’un taux de chômage élevé : L’Union a été sévèrement touchée par la crise des subprimes en 2008 qu’elle a n’a pas su gérer avec efficacité. Graves récessions dans certains pays (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne…), très faible croissance dans d’autres. Solidarité minimale des pays riches, terrible crise grecque…mal maitrisée. Tout cela s’est traduit par un chômage européen élevé passé de 7% en 2007 à 10,8 en 2013 (soit plus de 20 M de chômeurs). Si la situation s’améliore en 2017 (croissance de 2,3%, chômage de 7,3%), avec des perspectives favorables pour 2018 et 2019, la crise laisse des doutes sur les capacités de l’Union.

2- Les incohérences de la gouvernance économique : elle est répartie entre 3 pouvoirs : la Banque centrale (pouvoir monétaire de la zone euro), les Etats  (pouvoirs budgétaires) et le couple Conseil européen-Commission qui supervise le respect du Pacte de solidarité et de croissance (règle des 3% de déficit et des 60% d’endettement). Ces instances n’agissent pas toujours dans le même sens, alors que les politiques budgétaires et monétaires doivent être étroitement coordonnées. La Commission, en particulier, a une vision trop rigide du Pacte de stabilité et de croissance, et a imposé, pendant la crise, une « austérité excessive » à certains pays qui avaient besoin d’une relance budgétaire. Par ailleurs, les décisions du Conseil, fruits d’âpres et longs compromis à 28, sont circonstancielles, souvent bâtardes, conservatrices et peu tournées vers l’avenir (ces critiques valent aussi pour l’Eurogroupe)

3- L’insuffisance du budget européen ( 1%  seulement du PIB européen, soit 145 MMds) et  l’interdiction d’emprunter, ne permettent pas à la Commission d’intervenir puissamment dans des opérations de relance, d’investissements ou de politiques industrielles qui pourraient booster la croissance durable et engager des programmes d’avenir

4-La concurrence faussée  par le dumping fiscal et le dumping social : la libre circulation des capitaux joue avec les gros écarts des taux d’imposition entre les pays ( de 1 à 4 pour l’impôt sur les sociétés, entre la Bulgarie et la France). La règle de l’unanimité bloque toute harmonisation fiscale et entraine une nocive course au moins disant fiscal, coûteuse pour les finances publiques. Même effet de dumping pour les salaires et les charges  qui varient de 1 à 10 (entre le Danemark et la Bulgarie) et suscitent une course à la baisse de charges. La Commission est pour l’instant impuissante à moduler ces  énormes distorsions. De même, sa doxa très libérale la conduit à avoir une attitude très ouverte aux importations et aux accords commerciaux internationaux, insuffisamment protectrice des activités européennes

5- De fortes inégalités territoriales : malgré l’impact des fonds structurels qui contribuent à un réel développement des pays pauvres, l’écart de richesse demeure très important ( de 1à 7 pour le PIB/ habitant entre la Bulgarie et le Luxembourg, de 1 à 45 entre la région la plus riche et la plus pauvre, alors qu’aux USA l’écart n’est que de 2,1% entre états plus riche et plus pauvre.

6- Des politiques sociales squelettiques : Les traités réservent aux états la compétence des politiques sociales. L’Union ne joue, sur ce plan, qu’un rôle de coordination, de balisage minimal et d’incitation surtout dans le domaine du travail. Pas toujours avec discernement (travailleurs détachés). C’est peu au regard des attentes et des besoins de protection des citoyens et au regard des nécessités d’harmonisation.

7- Un déficit démocratique : Malgré l’élection du Parlement européen au suffrage universel et le rôle décisif que jouent les gouvernements élus au sein du Conseil européen, l’Union est perçue par les Européens à travers la Commission, comme un organisme technocratique, loin des citoyens, étranger à leurs préoccupations. Les  laborieux compromis élaborés par le Conseil apparaissent, eux aussi, peu compréhensibles, libellés en termes très technos. Ajoutées à l’habitude des politiciens nationaux de rendre l’Europe responsable de toutes les difficultés, ces tares ont créé un désamour des citoyens européens et chez certains une franche hostilité.       

 Sondage France 2017

L’appartenance à l’Europe a :   -plus d’inconvénients que d’avantages     37%

                                                           -plus d’avantages que d’inconvénients  31%                                                                                                                                                                                                                                    -autant d’avantages que d’inconvénients  32%       

L’Europe que nous connaissons n’est donc pas celle dont nous avons rêvé, elle montre sur le plan économique de très importantes lacunes, à côté d’avantages indéniables qu’on ne peut oublier. Mais, il faut aussi se souvenir que sa justification première a moins été l’économie que la coopération entre les peuples européens pour effacer un siècle de guerres féroces et construire durablement la paix sur le continent. Cet objectif fondamental est atteint mais il est fragile. C’est pourquoi, il faut poursuivre la construction européenne, corriger ses insuffisances et ses désordres, renforcer les coopérations volontaires, introduire plus de solidarité, beaucoup mieux prendre en compte les attentes des citoyens. Des solutions sont sur la table qui permettraient de progresser sur ces divers aspects. Elles appellent une autre réflexion pour que l’Europe, qui est encore bien vivante et plus que jamais nécessaire, trouve une nouvelle jeunesse.

Résumé du rapport de synthèse « Entre crises et reprise, l’idée européenne a-t-elle encore un avenir? »

 Après la guerre dont aucun pays de l’Europe continentale n’était sorti indemne en 1945, les hommes d’état qui ont souhaité y organiser une paix durable et peut-être même définitive, ont pensé que ce serait par le marché qu’il serait possible d’y arriver. Le traité de Rome a constitué le premier pas de la démarche et de traité en traité il a été possible d’élargir le périmètre initial constitué de 6 pays en 1957 à 28 pays aujourd’hui. 60 ans après sa naissance, l’Europe est ainsi devenue une puissance économique qui compte et surtout elle a ainsi réussi à préserver la paix.

Mais, cette belle réussite a aussi son revers car ce nouveau mastodonte économique s’est développé de manière hétérogène et très asymétrique, ce qui crée des divisions en interne et confronte l’idée européenne elle-même à des risques qui peuvent mettre son existence en péril. On peut en effet dire aujourd’hui que depuis le traité de Rome et après le Brexit de 2016, c’est peut-être la 1ère fois que ces risques sont aussi élevés. En dehors des crises normales et habituelles auxquelles l’Europe est régulièrement confrontée, ces risques sont de quatre natures différentes :

  • Le désenchantement d’un nombre grandissant de citoyens européens, confrontés par ailleurs à des flux migratoires importants et qui ne se sentent plus protégés. Ils ne trouvent plus de raisons d’espérer un avenir meilleur du côté de l’Europe et ils se laissent de plus en plus séduire par des idées populistes et protectionnistes
  • Le risque de fragmentation territoriale avec la résurgence de nouvelles tentations nationalistes comme en Catalogne, en Italie du Nord…
  • La fragilité de l’euro face à des risques de crise financière contre laquelle les garde-fous mis en place ne seraient peut-être pas en mesure de résister
  • Le Brexit lui-même qui a constitué la 1ère crise de l’idée européenne avec la décision d’un pays de quitter l’Union

Il était normal que le club Décidés dont l’adhésion à l’idée européenne fait partie des valeurs inscrites dans sa charte, se saisisse de la question et s’interroge sur les raisons qui existent encore d’y croire à l’heure où de plus en plus de citoyens ou d’organisations parient au contraire sur la fin de l’Europe ou à défaut sur une Europe identitaire et protectionniste et qui ne serait plus intégratrice et facteur de paix et de progrès.

Le rapport final qui est présenté est la synthèse de 6 réunions de travail sur des thèmes spécifiques se rapportant à l’Europe. Il repose également sur d’autres éléments d’information que l’actualité de certains pays européens ou de l’Europe elle-même dans le cadre de ses relations avec certains partenaires extérieurs ou de l’évolution des crises internes qui la secoue, contribue à alimenter.

Il est structuré de la manière suivante :

Un état des lieux de l’Europe montre à la fois la puissance économique considérable qu’elle est devenue, l’importance de ses institutions et de tous les mécanismes d’intégration, de solidarité et de démocratie interne qui existent en son sein, mais aussi les grandes inégalités territoriales qui suscitent des divisions et des tensions internes qui pourraient conduire aujourd’hui à son éclatement. Cet état des lieux est révélateur des forces et des faiblesses d’une Union très loin d’être parvenue à l’harmonie souhaitée et qui a encore beaucoup de chemin à parcourir.

La 1ère partie du rapport décrit la réalité économique de l’Europe. Le libéralisme comme option du développement de l’économie européenne a conduit à l’instauration de l’Acte Unique en 1986 puis au traité de Maastricht en 1992 avec la création de l’Euro en 1993, avec comme concept fondamental la libre circulation des marchandises, des biens, des personnes et des capitaux et l’ouverture de la concurrence y compris dans les services publics au nom de l’intérêt général des citoyens. Ce concept a certes été globalement efficace en termes de croissance et de création de richesse mais il a également été un facteur d’hétérogénéité accrue au sein de l’Europe et d’asymétrie entre les territoires industriels du cœur de l’Europe et sa périphérie pauvre et démunie. Le cœur industriel de l’Europe déjà bien doté de toutes les infrastructures nécessaires et vers lesquels se sont naturellement portés les investisseurs financiers pour produire des marchandises à forte valeur ajoutée qui ont inondé la planète entière et qui se sont avérées très rentables, a continué à se développer et à accumuler le maximum de richesses. A l’inverse, les territoires situés à la périphérie, mal équipées et qui n’ont accueilli que peu de ces investisseurs pour des productions « low-cost » à faible valeur ajoutée, ont vu les écarts de richesse produite augmenter en leur défaveur.

Ces phénomènes d’agglomération sont réels et décrits de manière convaincante par un « économiste atterré » ; ils risquent d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’union et la solidarité entre les pays car ils portent en risque presqu’à coup sûr, la fin de l’euro et de la zone Euro et donc de ce qui fait aujourd’hui l’essentiel de l’Europe. Pour compenser ce déséquilibre croissant, certains pays de la périphérie de l’Europe ont instauré un dumping fiscal ou social qui s’avère efficace mais  qui crée de nouvelles tensions et de nouvelles inégalités…

Par ailleurs il est évident que l’Europe commet des erreurs dans sa gouvernance économique et financière avec sa technocratie bruxelloise qui a des difficultés à écouter les attentes des peuples. Le Brexit en a été le révélateur. Avec ses incohérences financières, un chômage structurel qui reste élevé, des moyens budgétaires très largement insuffisants en regard des ambitions qui sont les siennes, son incapacité à soutenir la croissance, l’existence d’une concurrence déloyale entretenue par le dumping social ou fiscal et que le Conseil européen n’a jamais eu le souhait et les moyens de corriger, la Commission Européenne a été dans l’incapacité de continuer à protéger les citoyens européens qui ont commencé à douter… Ceux-ci ont donc été de plus en plus nombreux à écouter les voix qui prônaient le protectionnisme et le repli sur soi.

Et puis, il a toujours été facile à tous les élus nationaux de rejeter sur l’Europe leurs propres erreurs et leur manque de courage pour décider pour leur pays ce que l’environnement économique ou financier européen leur commandait de faire pour procéder aux adaptations de leur économie en fonction de la conjoncture globale économique et financière, européenne et mondiale. La comparaison des attitudes des pouvoirs successifs en Allemagne et en France est à cet égard édifiante : pendant que la 1ère adaptait sa gouvernance économique, budgétaire et règlementaire pour augmenter la compétitivité de ses entreprises dans l’Europe libérale façonnée par l’Acte Unique, la France a continué sa politique de dépenses publiques élevées et d’endettement en pénalisant ainsi la compétitivité de ses entreprises à l’exportation et en perdant des parts de marché importantes, ce qui a augmenté considérablement le chômage structurel et accéléré l’érosion de son outil industriel.

Mais, il y a aussi des éléments d’appréciation dans l’état des lieux qui au contraire démontrent que faire partie de l’Eurozone aujourd’hui constitue un atout considérable. Elle est même susceptible de remettre en question les conclusions hâtives tirées par les « économistes atterrés » dans la mesure où il apparaît que grâce à la solidarité entre les pays européens, à ses fonds structurels et malheureusement aussi au dumping social et fiscal qui est pratiqué par certains pays pour compenser leurs faiblesses, la croissance de certains de ces pays périphériques a été la plus forte en Europe depuis quelques années. L’Europe constitue une zone économique très puissante sur le plan mondial, avec une monnaie stable, une politique agricole commune, ses grands chantiers comme la LGV Lyon-Turin, l’organisation de la solidarité en son sein avec des Fonds structurels affectés à la croissance de certains territoires démunis et pour tenter de corriger les disparités sociales et fiscales entre les pays, sa capacité à agir pour l’emploi et le travail ainsi que sur l’éducation et l’environnement.  Avec les nouvelles perspectives de développement découlant de l’accord de la COP21, l’Europe sera un acteur incontournable dans la nouvelle économie durable qui devra être celle du 21ème siècle.

Certes il y a encore bien du chemin à faire mais le bilan économique de la zone Euro n’est certainement pas aussi catastrophique que certains voudraient le faire croire tout en reconnaissant cependant qu’il recèle des faiblesses inquiétantes et qui nécessitent de nouvelles orientations décidées collectivement mais que les intérêts divergents des uns et des autres empêchent pour le moment de se mettre en place. Mais on vient d’observer que l’Allemagne, principal bénéficiaire du statut quo et qui s’est montrée inflexible jusque-là, venait de faire un petit pas en avant pour permettre l’intervention de l’Europe dans la gouvernance économique et financière prônée par Emmanuel Macron, avec l’acceptation de l’ouverture d’un Fonds monétaire européen et de la création d’un budget européen pour financer des investissements. Elle a aussi reconnu que l’Europe ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis pour assurer sa défense et devait désormais ne pouvoir compter que sur elle-même dans ce domaine.

Le rapport ne pouvait pas passer sous silence l’intrusion dans le débat européen de la politique économique et commerciale décidée unilatéralement par Trump en dehors de tous les accords négociés jusque-là. Les Etats-Unis ont dorénavant une stratégie anti-européenne et disposent de moyens propres considérables pour perturber et diviser les pays européens, ce qui impose à ceux-ci de faire un front uni contre sa gouvernance commerciale et stratégique.

De même, la situation propre à l’Italie avec l’arrivée au pouvoir d’un exécutif antisystème est éventuellement de nature à provoquer une crise contre l’euro et de mettre la monnaie unique en péril avec des conséquences que l’on est incapable d’apprécier pour l’instant. Dans une situation aussi pleine de dangers potentiels, sans union, le risque d’éclatement de l’Europe est réel.

La 3ème partie du rapport se rapporte à la politique d’immigration de l’Europe avec la montée dans tous les pays y compris en France, d’un populisme anti-immigrés avec des relents identitaires dangereux et de mise en place de dispositifs visant à réduire au strict minimum les flux migratoires en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient, y compris ceux qui relèvent du droit d’asile. Le rapport explique de quelle manière ces dispositifs se mettent en place sans aucune solidarité entre les pays. Lorsque l’on sait par ailleurs que ces flux, loin de se tarir, risquent au contraire de grossir avec les changements climatiques qui vont multiplier les déplacements de population, il serait urgent pour l’Europe d’anticiper et de mettre en place des solutions de prévention négociées avec les pays africains qui en seront les principaux générateurs ; elle devrait aussi se doter des moyens permettant d’organiser une meilleure solidarité interne entre les pays européens qui sont les plus exposés à l’arrivée des flux de migrants et les autres.

Face à un constat général qui peut paraître globalement pessimiste et lourd de menaces pour l’avenir de l’idée européenne, la 4ème partie du rapport s’interroge sur les raisons d’être malgré tout optimiste pour l’avenir de l’idée européenne. Ces raisons existent heureusement.

Déjà, malgré les divergences habituellement affichées par les chefs d’Etat, ceux-ci ont démontré leur attachement sans faille aux perspectives d’intégration à moyen terme qui ont été exposées lors du 60ème anniversaire du traité de Rome. Elles sont également explicitées dans deux discours qui ont été prononcés au mois de septembre dernier, l’un par Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, dans l’Etat de l’Union et l’autre à la Sorbonne par Emmanuel Macron, considéré par les observateurs comme un véritable discours de refondation.

L’un et l’autre se réfèrent aux mêmes adjectifs pour décrire l’avenir de l’Europe : souveraine, unitaire, démocratique, stratégique avec l’ouverture de perspectives nouvelles d’intégration dans la défense et la sécurité, le numérique, la relation avec l’Afrique méditerranéenne et subsahélienne, l’innovation, la transition écologique et d’autres domaines encore… Si Jean-Claude Juncker ne pouvait pas outrepasser la responsabilité qui est le sienne comme président de la Commission en fin de mandat pour exprimer certains points de vue, E Macron en revanche a clairement décrit de quelle manière il serait selon lui indispensable d’ouvrir ces nouvelles perspectives pour l’Europe grâce à la coordination des politiques économiques et financières par une gouvernance appropriée et un budget européen propre. Si la majorité des pays européens n’a pas adhéré d’emblée à l’ensemble de ce discours, on voit cependant que l’Allemagne vient de faire un premier pas dans le sens prôné par Macron, ce qui permet de nourrir l’espoir d’une nouvelle vision plus largement partagée d’un avenir pour l’Europe. Le front uni présenté par les européens face aux décisions de Trump sur le commerce international au G 6+1 qui s’est tenu au Québec le 8 juin dernier est également à cet égard très encourageant…

Cependant, l’état des lieux des positions des différents pays ou blocs de pays européens face à l’attitude américaine et dans un contexte où il faudrait afficher une solidarité sans faille pour contrer les risques d’affaiblissement ou de dislocation de l’Europe (gouvernance économique et financière, solidarité face aux décisions de Trump, programme économique de l’Italie, politique migratoire…), n’est pas pleinement rassurant. Les intérêts de chaque pays peuvent diverger et des différences d’appréciation apparaître qui peuvent mettre à mal cette solidarité européenne, beaucoup de pays semblant se satisfaire de la situation actuelle dès lors qu’ils tirent leur épingle du jeu. Ce manque d’ambition pour s’engager plus avant pourrait être fatal à l’Europe mais il pourrait aussi à l’inverse amener certains pays lorsque la menace sera réelle, à s’engager même quelquefois à reculons, pour sauver ce qui leur a quand même globalement plutôt bien réussi jusqu’à présent et devant les risques de se retrouver seul face aux formidables enjeux de la période actuelle.

En conclusion

Finalement, on serait donc enclin à rejoindre l’opinion d’Ivan Krastev, un chercheur-politiste-éditorialiste bulgare qui observe à juste titre que : « En réalité les diverses crises de l’Union Européenne ont contribué, bien plus que n’importe lesquelles desdites politiques de cohésion mises en œuvre par Bruxelles, à consolider le sentiment que les Européens sont tous partie prenante de la même communauté politique ».

On parie donc sur le fait que malgré les crises qu’elle a traversées et qu’elle devra encore traverser à l’avenir, l’Europe saura toujours surmonter ses divisions, parce que chaque état a bien compris que faire partie de  l’Europe constituait désormais la voie la plus sûre et probablement même la seule pour affronter l’avenir. La seule exception observée jusqu’à présent, le Brexit, leur permet d’ailleurs d’observer les difficultés auxquelles ils seraient confrontés s’ils voulaient suivre son exemple.