Questionnement et débat après l’exposé de Matthieu ORPHELIN

La crédibilité de l’action des politiques

D’aucuns considèrent que l’action des politiques ne serait pas crédible et ne s’en tiendrait qu’à des principes généraux sans tenir compte de la réalité des chiffres. Matthieu Orphelin s’inscrit en faux contre cette affirmation. Les élus ont en effet à leur disposition la réalité des chiffres se rapportant aux impacts des décisions qu’ils prennent ou qu’ils sont susceptibles de prendre à l’exemple des impacts de la redistribution de la fiscalité écologique.

Ce qui manque en plus dans la réalité c’est une vraie volonté politique.

Mais la crédibilité des politiques est également aux yeux des citoyens quelque peu entachée par l’existence de lobbys puissants qui créent chez les citoyens une certaine défiance et des soupçons de complicité voire plus[1]. La transition doit donc aussi permettre aux politiques, de retrouver leur crédibilité grâce à la pression positive que les citoyens sont en mesure d’exercer sur eux.

La mobilité en zone rurale

Le manque de transports collectifs dans les zones périphériques et rurales permettant à tous les citoyens de se déplacer facilement vers les pôles de service dont ils ont besoin, constitue un handicap important. Si les solutions de transports solidaires constituent des palliatifs intéressants, c’est cependant très insuffisant pour répondre à la diversité des besoins.

Mais la solution ne consiste pas non plus forcément à reproduire des réseaux de bus comme en ville (coûteux et assez peu efficaces) mais à concevoir et à développer des solutions alternatives adaptées correspondant aux spécificités locales. Ainsi, on peut imaginer des véhicules autonomes fonctionnant en navette sur les anciennes emprises de voie ferrée reliant des petites villes entre elles. On peut aussi, pour les petits déplacements, redonner de la place aux vélos (dotés ou non d’une assistance électrique)…

La place de l’industrie dans la transition

Le secteur industriel a fortement régressé en France au profit des services et à cause de délocalisations massives de certains types de production au cours des années 80, 90…, ce qui conduit aujourd’hui au constat d’un très faible écart entre les objectifs de la COP21 et la réalité.

Cela dit, la volonté de l’Etat est aussi de réimplanter des industries de production génératrices d’emplois en France. Pour ce faire, il faut réinventer le modèle industriel. Ainsi dans la chaussure qui a été durant longtemps un secteur industriel prospère dans les Mauges, ERAM est en train de concevoir un modèle de chaussure de basket tout à fait nouveau, durable et entièrement recyclable, qui serait fabriqué en France à 100%. Ce qui est vrai dans la chaussure peut l’être ailleurs.

Il existe un autre secteur à très fort enjeu en termes de « verdissement » : celui des « data-centers » qui sont de très gros consommateurs d’énergie et où les enjeux d’économie sont considérables tant chez les usagers pour avoir des comportements plus vertueux que chez tous les opérateurs.

S’agissant de durabilité, la chimie et le traitement des déchets restent évidemment des secteurs industriels sensibles où les progrès doivent être constants.

La propriété intellectuelle

La propriété intellectuelle est un domaine à repenser complètement dans la perspective du développement de l’économie collaborative et circulaire où la réparabilité des produits industriels  sera la règle.

De la même manière, la généralisation de la transition climatique à l’ensemble de la planète ne sera possible que si on admet l’accélération des transferts de technologie vers les pays en voie de développement et un accompagnement de ces pays dans la mise en œuvre de ces technologies. Sur les 100 Mds € annuels promis à la COP21, il est devenu d’ores et déjà possible de mobiliser 75 Mds/an. Bien entendu, tous ces transferts devront se faire en tenant compte des priorités et dans la meilleure cohérence possible.

L’enjeu principal se situe probablement en Afrique eu égard aux perspectives démographiques de ce continent. Les besoins sont colossaux en regard de la réalité que l’on peut déjà constater. Ainsi, au Sahel, le lac Tchad n’a plus que 10% de la quantité d’eau qu’il a pu contenir il y a une décennie et l’avancée du désert y est très rapide. De toute manière, la prospérité des pays riches s’est souvent bâtie sur le pillage des ressources des pays pauvres et ils ont donc contracté une dette écologique considérable auprès ceux-ci.

Les communes au cœur de la transition écologique

La transition écologique qui s’impose à tous doit nous conduire à un changement radical dans nos modes de vie dans pratiquement tous les domaines. S’il appartient aux politiques d’impulser ce changement et de l’accompagner, c’est évidemment au niveau de leur territoire de vie que les citoyens seront appelés à en être les acteurs. Dans cette perspective, les communes et les intercommunalités, dans une cohérence d’action avec les Régions et l’Etat, constitueront donc l’échelon de proximité où les initiatives et les actions quotidiennes devront se développer et s’agréger de manière cohérente.

Dans cette perspective, les élus locaux auront un rôle considérable à jouer et il n’est pas indifférent que les citoyens s’intéressent de près aux élections municipales du mois de mars prochain pour interroger les candidats sur leurs programmes et pour vérifier que leur engagement dans la transition sera une vraie priorité et pérenne. Beaucoup d’initiatives peuvent en effet être impulsées à ce niveau sur des thématiques très diverses : énergie, mobilités, habitat, circuits courts…etc.

Pour tester l’engagement des candidats et pour guider la préparation des programmes municipaux, il existe différents supports très concrets auxquels tout citoyen peut se référer : le document établi par l’Adème avec 45 propositions pour le travail communal ou encore le Pacte pour la transition élaboré par une soixantaine d’associations avec 32 propositions et que l’on peut trouver sur le site pacte.transition.org.

Le secteur automobile

C’est un secteur où le modèle actuel est à repenser totalement et pour lequel il y a lieu de recréer un nouvel imaginaire.

La situation actuelle est pleine d’incohérences :

  • Le budget de la publicité pour les voitures a représenté 3,5 Mds € en 2018, soit l’équivalent de 1500€/voiture vendue en France. Imaginons que cette somme soit restituée tout ou partie aux acheteurs !
  • Cette publicité s’est orienté le plus souvent vers les modèles où les constructeurs font les marges les plus importantes soit les SUV ou les modèles haut de gamme en général plus lourds, plus énergivores et plus polluants.
  • Le bonus-malus qui a été mis en place et qui a bien fonctionné les deux premières années, n’est plus suffisamment incitatif et on constate même une régression. Alors que l’objectif fixé pour la France en 2020 pour les rejets de CO2 devait atteindre 95 gr/km parcouru, la réalité avec le parc actuel est de 112 gr. L’objectif est donc impossible à atteindre.
  • Le choix de la filière de la voiture électrique qui a été fait depuis quelques années, n’est pas lui-même dénué d’incohérence car les petits véhicules représentent une charge de 2,4 tonnes et donc plus énergivores que les petits véhicules à essence ou diesel (1,8 tonne). La question de la capacité et du recyclage des batteries n’est pas non plus encore totalement résolu.

La reconversion de ce secteur pour atteindre l’objectif de la disparition totale des véhicules fonctionnant avec des énergies fossiles d’ici 2040, ne sera donc pas facile à opérer et elle devra être fortement soutenue et accompagnée par l’Etat.

L’agriculture et l’alimentation

On a déjà évoqué le gaspillage alimentaire qui représente 15 Mds € dans notre pays et l’urgence qu’il y a à engager une action vigoureuse dans ce domaine.

Il reste aussi en France à dépasser l’incohérence qui consiste à accepter l’arrivée sur nos étals de produits en provenance de l’étranger (Europe ou le reste du monde) dont les normes de production sont moins rigoureuses que celles qu’on impose aux agriculteurs de notre pays.

On a déjà évoqué ci-dessus les difficultés au niveau de certains accords commerciaux où les normes environnementales ne sont pas suffisamment prises en compte. Ainsi dans le CETA, les farines animales produites à partir de certains produits interdits en France, ne devrait pas pouvoir entrer dans notre pays… Tout contrôler s’avère néanmoins difficile. La préconisation de Matthieu Orphelin serait à terme de sortir tous les produits agricoles des accords commerciaux.

La question de la décroissance

Le modèle économique mondial est basé sur l’idée d’une croissance permanente avec une progression continue des richesses, celle-ci étant censée apporter du progrès et « ruisseler » peu ou prou sur l’ensemble de la population mondiale. Toute récession dans un pays se traduit immédiatement par l’accroissement de la pauvreté, des pertes d’emploi, des désordres sociaux…etc. On n’imagine pas aujourd’hui qu’un candidat puisse se faire élire à partir d’un programme prônant l’idée de décroissance.

On peut subodorer qu’une décroissance brutale imposée à l’économie mondiale en l’état serait difficile à gérer avec tout le cortège de désordres qui s’en suivraient. En revanche, il y a lieu de repenser l’idée de croissance pour l’orienter de manière sélective vers plus de vertu écologique, la responsabilisation accrue des acteurs et surtout le respect de tout ce qui représente le bien commun de l’humanité. Ce serait la croissance verte.

Une transition écologique bien pensée doit être porteuse de sens et de solidarité pour que les gens puissent y croire. Il y a donc la nécessité d’une radicalité positive !

Cohérence entre des choix contradictoires

On n’en est malheureusement pas là aujourd’hui lorsque l’on voit les difficultés qu’il y a à négocier au sein des instances de régulation mondiale, quelques petits pas dans ce sens pour amorcer un cercle vertueux ou pour obtenir de grands groupes capitalistes qu’ils acceptent une orientation qui se traduise par une réduction même modeste de leurs profits :

– la décision de taxer chaque voyage en avion d’1,50€, une somme pourtant très modeste en regard du coût total de ces voyages, a nécessité de longues discussions contre le lobbying constant et puissant des compagnies prédisant la récession et des suppressions d’emploi. Ce n’est heureusement qu’un premier pas et il y a lieu d’espérer que les acteurs et les usagers de l’aviation civile paieront à l’avenir une juste contribution à la transition écologique.

– pour bien comprendre l’épisode de la niche fiscale concernant l’importation d’huile de palme par le groupe Total évoqué ci-dessus, il est probable qu’il existe d’autres intérêts en jeu et que l’huile de palme ne constitue qu’une monnaie d’échange pour vendre des « Rafale » à l’Indonésie. Ces contreparties souvent non avouées sont malheureusement fréquentes et c’est ce qui rend difficile la cohérence recherchée.

Alors que la biodiversité est en train de s’effondrer, on continue en France à imperméabiliser l’équivalent de 150ha/jour de terre agricole pour construire entre autre des centres commerciaux périphériques dont le 1er effet sera d’appauvrir les centres-villes. Peut-être est-il temps d’imposer un moratoire ou à tout le moins de taxer très fortement ces nouveaux centres commerciaux réalisés en périphérie des villes et dont on connaît maintenant les impacts négatifs.

Transition et démocratie

La transition devra se faire de manière plus ou moins contrainte sauf à considérer que la situation actuelle va perdurer et suivre son cours jusqu’à la fin de l’Humanité. Mais elle ne sera possible que si la réponse apportée est très fortement teintée de démocratie. A cet égard, la Convention citoyenne pour le climat constitue un début de réponse. Cette nouvelle démocratie doit évidemment pouvoir fonctionner à tous les échelons des institutions territoriales.

 Il faut donc réinventer la démocratie pour l’adapter aux contraintes de la période et déjà en préalable, inscrire dans l’article 1 de la Constitution, la priorité absolue à donner à la biodiversité et à l’urgence climatique.

On pourrait dire que c’est aussi une chance à saisir. Pour cette transition, il appartient donc aux politiques de prendre leurs responsabilités.

En conclusion à la soirée, il a été lu l’extrait suivant du dernier paragraphe du livre récent écrit par Matthieu Orphelin « Je ne marche plus » :

« A tous et à toutes : ne sombrez pas dans le climato-défaitisme ! Même s’il ne restait aucune chance, renoncer serait une erreur. Nous devons tout tenter… »


[1] L’exemple de Total est significatif.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *