La conférence-débat de Matthieu ORPHELIN le 18 novembre 2019

L’exposé de Matthieu Orphelin

En guise d’introduction

On n’en est plus au stade des constats mais dans l’urgence des solutions à mettre en œuvre. L’information sur l’effondrement de la biodiversité mis en évidence par le GIEC représente une forme inhabituelle de l’alarmisme en matière de climat. Dans son rapport d’octobre 2018, le GIEC a également souligné que pour atteindre l’objectif de 1,5° fixé par la COP 21, il faudrait faire dorénavant 5 fois plus que les engagements qui avaient été pris par les Etats au cours de cette conférence. Les scientifiques en sont venus aujourd’hui à interpeller les politiques pour leur dire d’arrêter de financer leurs travaux de recherche et d’aller au bout de leur comportement actuel consistant à ne pas regarder la réalité de la situation en face.

Autant les engagements pris de manière unanime dans le cadre de la COP21 avaient suscité un immense espoir notamment dans les pays en voie de développement déjà impactés par les effets du changement climatique, autant l’enjeu consiste aujourd’hui à faire prendre conscience à tous du formidable changement de rythme qui est indispensable pour atteindre les objectifs fixés à l’époque. S’il n’existe plus aujourd’hui de véritable climato-scepticisme affiché (sauf aux USA), pour autant ce changement de rythme indispensable n’est pas encore enclenché.

  1. La nécessité d’un engagement fort à tous les niveaux

Pour y arriver il faut une action politique vigoureuse à tous les niveaux et en premier lieu au niveau international : celle qui serait engagée au niveau des territoires ne serait en effet d’aucune utilité sans un engagement ferme des états à l’échelle planétaire.

A la COP25 prévue en Espagne, chaque pays va donc devoir hausser ses engagements et on peut observer à cet égard qu’il existe une véritable dynamique. Ainsi 64 pays viennent de se rassembler au sein d’une coalition pour y parvenir. Il s’agit pour chacun des pays qui souscrivent à l’accord d’assumer une responsabilité politique forte face à l’enjeu. Dans cette perspective, certains pays exercent un rôle de leadership et Macron est à cet égard dans la posture adéquate lorsqu’il trace des perspectives ambitieuses à court ou moyen terme.

Le 2ème niveau est évidemment celui de l’Europe. L’Union Européenne constitue un niveau très pertinent pour l’action et une institution en mesure de définir et de porter un vrai projet politique et un programme d’action efficace à l’échelle de son vaste territoire. Ainsi, l’engagement pris par la Banque Européenne d’Investissement, de ne plus financer les projets se rapportant aux énergies fossiles (extraction, transport…) à partir de 2021 et d’affecter 50% des crédits aux autres énergies, constitue une avancée considérable.

Le 3ème niveau est celui des Etats. La France a pris du retard par rapport aux engagements pris lors de la COP21 concernant les objectifs de bas carbone. Un certain nombre de secteurs sont plus concernés que d’autres avec des augmentations de l’empreinte carbone au lieu de la diminution prévue dans les objectifs : les mobilités, le secteur de la construction, l’agriculture et l’alimentation…

Il appartient aux politiques de fixer des objectifs ambitieux à moyen terme dans chaque domaine à l’exemple de celui de la disparition des véhicules fonctionnant à l’énergie fossile d’ici 2040. Pour y parvenir, il faudra proposer les moyens d’accompagnement qui seront indispensables dans le cadre des reconversions qui seront nécessaires dans les secteurs concernés (automobile) avec les conséquences qui en découleront du point de vue de l’outil industriel et de l’emploi.

Le 4ème niveau est celui des Régions qui peuvent initier, soutenir et coordonner à des échelles appropriées les projets en adéquation avec  l’économie circulaire, les politiques de mobilités correspondants à leurs spécificités territoriales…etc.

Le dernier niveau est celui des communes et des intercommunalités. A trois mois des élections municipales, la période est évidemment très favorable pour peser sur les priorités et sur les programmes que proposent les élus qui seront choisis pour conduire les politiques qui seront menées au cours du prochain mandat. On sait en effet que l’écologie constitue désormais pour 85% des français, la 1ère priorité de l’action municipale.

Les citoyens sont donc appelés à participer à un vrai concours d’intelligence entre les candidats pour les contraindre à s’engager fermement sur les priorités de leur futur mandat.

Plutôt que le repli sur soi, il existe encore une chance de pouvoir faire le chemin qui évitera l’effondrement. Cette transition sera difficile et exigeante mais il est possible d’y arriver.

2 Les conditions et les outils pour l’action 

2-1) Ecologie et solidarité

La mise en place d’une vraie politique écologique est indissociable des enjeux de solidarité et de justice sociale qui devront obligatoirement l’accompagner. L’action des « Gilets jaunes » à la fin de 2018[1], a mis en évidence la nécessité de pallier en permanence certains impacts négatifs de politiques vertueuses du point de vue écologique sur les catégories sociales les plus défavorisées ou les sentiments d’injustice qu’elles sont susceptibles de susciter.

Ainsi les mesures d’accompagnement existantes comme le chèque énergie (4000€ d’aide pour les catégories les plus défavorisées[2]) ou les aides à la rénovation énergétique des bâtiments permettent de réduire les inégalités. Pour accroître leur efficacité et aller beaucoup plus vite dans les plans de rénovation énergétique, au lieu de les dispenser sous la forme de crédits d’impôts (que certains ne toucheront pas ou qui nécessitent une avance de fonds quelquefois difficiles pour certains foyers), il serait indispensable de faire l’avance de la totalité des crédits nécessaires aux travaux compensé grâce aux économies réalisées sur la consommation d’énergie.

2-2) Investir plus dans l’écologie

La règle budgétaire de 3% de déficit maximum imposée par l’Europe est pénalisante dans la situation d’urgence actuelle. Pour atteindre les objectifs de la COP21, il manque environ 15 Mds€/an d’investissement en France. Celui-ci représente au total environ 42Mds/an et il faudrait 15 à 20 Mds€ de plus répartis moitié/moitié entre le public et le privé.

Il faudrait commencer par 7Mds€/an, ce qui ne représenterait que 0,2% du PIB. La situation dégradée de la planète appelle en effet à amplifier et à accélérer ces investissements en changeant de rythme. Par ailleurs, il faudrait un véritable Plan Marshall affecté aux collectivités locales.

2-3) Changer les règles du commerce international

Les  débats européens concernant les accords du CETA et du Mercosur mettent bien en évidence les difficultés que les relations commerciales entre l’Europe et certains pays du continent américain créent pour respecter certaines normes environnementales que l’Europe s’impose par ailleurs pour ses propres productions (soja avec l’usage de pesticides, viande produite avec des aliments OGM…). Si le CETA est d’ores et déjà approuvé en entrainant un risque sur certains produits comme les farines animales, le Mercosur en revanche a été pour l’instant mis en « stand-by » par la France sous le prétexte des excès du Brésil dans la déforestation de l’Amazonie.

Ces accords sont établis pour l’instant sans tenir aucun compte du respect des règles en lien avec la transition écologique alors qu’il faudrait dans un souci de cohérence et pour les rendre efficaces dans cette transition, faire en sorte que tous les accords commerciaux soient établis dans le respect des clauses essentielles de la COP21. Il appartient donc à l’Europe de bloquer ou de remettre en cause tous les accords existants pour les mettre en adéquation avec l’enjeu climatique.

2-4) Etablir une meilleure justice fiscale et sociale

Les Gilets jaunes avaient non sans raison mis en évidence l’injustice fondamentale que constituait le sort fait à de nombreux salariés défavorisés des zones périphériques ou rurales auxquels on imposait une taxe sur les carburants renchérissant le coût de leurs déplacements quotidiens, alors que les voyageurs souvent privilégiés prenant l’avion pour leurs déplacements bénéficiaient au contraire de l’exemption de la TVA sur leurs billets et de la non taxation du kérosène.

De ce point de vue, la petite éco-contribution de 1,50€ qui s’impose désormais à ces voyageurs en classe économique (c’est plus élevé en classe affaires) grâce à la France, constitue une avancée importante même si elle est pour l’instant très modeste (200 millions € pour la France). Mais c’est un début.

D’une manière générale, la fiscalité écologique[3] a toujours été mal comprise jusqu’à présent dans la mesure où elle a souvent considérée comme punitive en pénalisant les plus défavorisés sans compensation. Elle ne sera possible à l’avenir que s’il y a une redistribution de la somme collectée vers les plus précaires. Cela a toujours été la préconisation de Nicolas Hulot et de Matthieu Orphelin.

2-5) Retisser le lien entre les politiques et les citoyens

Les citoyens revendiquent de plus en plus de participer aux décisions qui doivent transformer leurs modes de vie alors que la jeunesse mondiale se mobilise de son côté pour que les états s’engagent de manière plus volontariste dans la transition écologique. La contribution des uns et des autres est très précieuse pour que ces décisions soient comprises et acceptées. D’ailleurs, les citoyens sont le plus souvent en avance sur les politiques dans ce domaine et leur pression apportera donc le plus souvent un effet positif.

La Conférence des citoyens pour le climat qui siège en ce moment et qui s’apprête à faire ses propositions, devrait permettre de générer une nouvelle ambition pour le climat et un changement d’échelle dans les actions qui seront menées. Macron s’est en effet engagé à prendre en compte les préconisations de cette conférence.

2-6) Lutter contre le gaspillage

Le gaspillage des ressources naturelles est colossal. Le seul remède possible, consiste à généraliser l’économie circulaire avec l’objectif de la durabilité et de la « réparabilité » de tous les produits manufacturés, de leur recyclage en fin de vie pour la réutilisation des ressources permettant leur renouvellement ou la fabrication de nouveaux produits. Le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire préconisait que l’indice de réparabilité serait effectif en 2021 et que l’indice de durabilité le serait en 2024. L’échéance très proche de ces dates buttoirs montre l’urgence de l’adaptation, voire de la mutation des modèles de production.

Dans ce nouveau schéma, il est fait appel à la responsabilisation de tous les acteurs de la chaine de production et de la consommation.

2-7) Agriculture et alimentation

Dans ce secteur très sensible, l’objectif doit consister à rendre le consommateur plus responsable et à l’accompagner pour lui permettre de procéder aux meilleurs choix dans ses achats de produits. Il ne doit pas être l’otage permanent de la guerre des prix qui constitue le seul guide de la grande distribution. Par ailleurs, il y a lieu de réduire et même si possible de supprimer le gaspillage scandaleux dans les circuits alimentaires (15 Mds€/an).

Ainsi, plutôt que d’acheter des produits fabriqués à bas coûts dans des conditions inacceptables à l’autre bout du monde (salaires de misère, pollution et gaspillage…), il doit favoriser les circuits courts et les produits de qualité « écoresponsables ».

Conclusion

Il y a une urgence politique pour un engagement plus ambitieux de la France dans la transition écologique que l’état de la planète rend impérative. Cette transition doit elle-même devenir de plus en plus ambitieuse en raison de l’accélération des changements en cours et de l’effondrement de la biodiversité.

Notre pays ne représente certes que 1% de la production mondiale et en raison du faible poids que celle-ci représente, on pourrait être amenés à baisser les bras en raison du faible impact d’une action même importante de notre pays. Il est évident que l’action de la Chine par exemple est plus déterminante que la nôtre. Mais comme le colibri de la fable, il faut au moins faire notre part du travail. Mais ce n’est pas suffisant, il faut en effet faire beaucoup plus que notre part si on veut circonscrire la menace et sauver la planète.


[1] La taxation du carburant pour les diesels qui avait déclenché le mouvement, pénalisait en priorité les salariés des zones périphériques et rurales et aux revenus souvent modestes, contraints de faire quotidiennement des trajets importants pour leur travail.

[2] Il existe 7 millions de « passoires « et de « précaires énergétiques » en France

[3][3] Le récent épisode concernant le maintien de la niche fiscale dont bénéficie Total pour importer massivement de l’huile de palme d’Indonésie où on assiste par ailleurs à des déforestations massives pour permettre l’extension de cette production, démontre la puissance de certains lobbys pour permettre à certaines grandes entreprises de s’affranchir de leurs responsabilités environnementales. Cet exemple est encore plus choquant lorsque l’on sait que cette huile de palme sert d’adjuvant pour fabriquer des carburants pour notre parc automobile et que l’entreprise a réalisé 3 Mds € de bénéfice au cours du dernier trimestre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *