Résumé du rapport de synthèse « Entre crises et reprise, l’idée européenne a-t-elle encore un avenir? »

 Après la guerre dont aucun pays de l’Europe continentale n’était sorti indemne en 1945, les hommes d’état qui ont souhaité y organiser une paix durable et peut-être même définitive, ont pensé que ce serait par le marché qu’il serait possible d’y arriver. Le traité de Rome a constitué le premier pas de la démarche et de traité en traité il a été possible d’élargir le périmètre initial constitué de 6 pays en 1957 à 28 pays aujourd’hui. 60 ans après sa naissance, l’Europe est ainsi devenue une puissance économique qui compte et surtout elle a ainsi réussi à préserver la paix.

Mais, cette belle réussite a aussi son revers car ce nouveau mastodonte économique s’est développé de manière hétérogène et très asymétrique, ce qui crée des divisions en interne et confronte l’idée européenne elle-même à des risques qui peuvent mettre son existence en péril. On peut en effet dire aujourd’hui que depuis le traité de Rome et après le Brexit de 2016, c’est peut-être la 1ère fois que ces risques sont aussi élevés. En dehors des crises normales et habituelles auxquelles l’Europe est régulièrement confrontée, ces risques sont de quatre natures différentes :

  • Le désenchantement d’un nombre grandissant de citoyens européens, confrontés par ailleurs à des flux migratoires importants et qui ne se sentent plus protégés. Ils ne trouvent plus de raisons d’espérer un avenir meilleur du côté de l’Europe et ils se laissent de plus en plus séduire par des idées populistes et protectionnistes
  • Le risque de fragmentation territoriale avec la résurgence de nouvelles tentations nationalistes comme en Catalogne, en Italie du Nord…
  • La fragilité de l’euro face à des risques de crise financière contre laquelle les garde-fous mis en place ne seraient peut-être pas en mesure de résister
  • Le Brexit lui-même qui a constitué la 1ère crise de l’idée européenne avec la décision d’un pays de quitter l’Union

Il était normal que le club Décidés dont l’adhésion à l’idée européenne fait partie des valeurs inscrites dans sa charte, se saisisse de la question et s’interroge sur les raisons qui existent encore d’y croire à l’heure où de plus en plus de citoyens ou d’organisations parient au contraire sur la fin de l’Europe ou à défaut sur une Europe identitaire et protectionniste et qui ne serait plus intégratrice et facteur de paix et de progrès.

Le rapport final qui est présenté est la synthèse de 6 réunions de travail sur des thèmes spécifiques se rapportant à l’Europe. Il repose également sur d’autres éléments d’information que l’actualité de certains pays européens ou de l’Europe elle-même dans le cadre de ses relations avec certains partenaires extérieurs ou de l’évolution des crises internes qui la secoue, contribue à alimenter.

Il est structuré de la manière suivante :

Un état des lieux de l’Europe montre à la fois la puissance économique considérable qu’elle est devenue, l’importance de ses institutions et de tous les mécanismes d’intégration, de solidarité et de démocratie interne qui existent en son sein, mais aussi les grandes inégalités territoriales qui suscitent des divisions et des tensions internes qui pourraient conduire aujourd’hui à son éclatement. Cet état des lieux est révélateur des forces et des faiblesses d’une Union très loin d’être parvenue à l’harmonie souhaitée et qui a encore beaucoup de chemin à parcourir.

La 1ère partie du rapport décrit la réalité économique de l’Europe. Le libéralisme comme option du développement de l’économie européenne a conduit à l’instauration de l’Acte Unique en 1986 puis au traité de Maastricht en 1992 avec la création de l’Euro en 1993, avec comme concept fondamental la libre circulation des marchandises, des biens, des personnes et des capitaux et l’ouverture de la concurrence y compris dans les services publics au nom de l’intérêt général des citoyens. Ce concept a certes été globalement efficace en termes de croissance et de création de richesse mais il a également été un facteur d’hétérogénéité accrue au sein de l’Europe et d’asymétrie entre les territoires industriels du cœur de l’Europe et sa périphérie pauvre et démunie. Le cœur industriel de l’Europe déjà bien doté de toutes les infrastructures nécessaires et vers lesquels se sont naturellement portés les investisseurs financiers pour produire des marchandises à forte valeur ajoutée qui ont inondé la planète entière et qui se sont avérées très rentables, a continué à se développer et à accumuler le maximum de richesses. A l’inverse, les territoires situés à la périphérie, mal équipées et qui n’ont accueilli que peu de ces investisseurs pour des productions « low-cost » à faible valeur ajoutée, ont vu les écarts de richesse produite augmenter en leur défaveur.

Ces phénomènes d’agglomération sont réels et décrits de manière convaincante par un « économiste atterré » ; ils risquent d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’union et la solidarité entre les pays car ils portent en risque presqu’à coup sûr, la fin de l’euro et de la zone Euro et donc de ce qui fait aujourd’hui l’essentiel de l’Europe. Pour compenser ce déséquilibre croissant, certains pays de la périphérie de l’Europe ont instauré un dumping fiscal ou social qui s’avère efficace mais  qui crée de nouvelles tensions et de nouvelles inégalités…

Par ailleurs il est évident que l’Europe commet des erreurs dans sa gouvernance économique et financière avec sa technocratie bruxelloise qui a des difficultés à écouter les attentes des peuples. Le Brexit en a été le révélateur. Avec ses incohérences financières, un chômage structurel qui reste élevé, des moyens budgétaires très largement insuffisants en regard des ambitions qui sont les siennes, son incapacité à soutenir la croissance, l’existence d’une concurrence déloyale entretenue par le dumping social ou fiscal et que le Conseil européen n’a jamais eu le souhait et les moyens de corriger, la Commission Européenne a été dans l’incapacité de continuer à protéger les citoyens européens qui ont commencé à douter… Ceux-ci ont donc été de plus en plus nombreux à écouter les voix qui prônaient le protectionnisme et le repli sur soi.

Et puis, il a toujours été facile à tous les élus nationaux de rejeter sur l’Europe leurs propres erreurs et leur manque de courage pour décider pour leur pays ce que l’environnement économique ou financier européen leur commandait de faire pour procéder aux adaptations de leur économie en fonction de la conjoncture globale économique et financière, européenne et mondiale. La comparaison des attitudes des pouvoirs successifs en Allemagne et en France est à cet égard édifiante : pendant que la 1ère adaptait sa gouvernance économique, budgétaire et règlementaire pour augmenter la compétitivité de ses entreprises dans l’Europe libérale façonnée par l’Acte Unique, la France a continué sa politique de dépenses publiques élevées et d’endettement en pénalisant ainsi la compétitivité de ses entreprises à l’exportation et en perdant des parts de marché importantes, ce qui a augmenté considérablement le chômage structurel et accéléré l’érosion de son outil industriel.

Mais, il y a aussi des éléments d’appréciation dans l’état des lieux qui au contraire démontrent que faire partie de l’Eurozone aujourd’hui constitue un atout considérable. Elle est même susceptible de remettre en question les conclusions hâtives tirées par les « économistes atterrés » dans la mesure où il apparaît que grâce à la solidarité entre les pays européens, à ses fonds structurels et malheureusement aussi au dumping social et fiscal qui est pratiqué par certains pays pour compenser leurs faiblesses, la croissance de certains de ces pays périphériques a été la plus forte en Europe depuis quelques années. L’Europe constitue une zone économique très puissante sur le plan mondial, avec une monnaie stable, une politique agricole commune, ses grands chantiers comme la LGV Lyon-Turin, l’organisation de la solidarité en son sein avec des Fonds structurels affectés à la croissance de certains territoires démunis et pour tenter de corriger les disparités sociales et fiscales entre les pays, sa capacité à agir pour l’emploi et le travail ainsi que sur l’éducation et l’environnement.  Avec les nouvelles perspectives de développement découlant de l’accord de la COP21, l’Europe sera un acteur incontournable dans la nouvelle économie durable qui devra être celle du 21ème siècle.

Certes il y a encore bien du chemin à faire mais le bilan économique de la zone Euro n’est certainement pas aussi catastrophique que certains voudraient le faire croire tout en reconnaissant cependant qu’il recèle des faiblesses inquiétantes et qui nécessitent de nouvelles orientations décidées collectivement mais que les intérêts divergents des uns et des autres empêchent pour le moment de se mettre en place. Mais on vient d’observer que l’Allemagne, principal bénéficiaire du statut quo et qui s’est montrée inflexible jusque-là, venait de faire un petit pas en avant pour permettre l’intervention de l’Europe dans la gouvernance économique et financière prônée par Emmanuel Macron, avec l’acceptation de l’ouverture d’un Fonds monétaire européen et de la création d’un budget européen pour financer des investissements. Elle a aussi reconnu que l’Europe ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis pour assurer sa défense et devait désormais ne pouvoir compter que sur elle-même dans ce domaine.

Le rapport ne pouvait pas passer sous silence l’intrusion dans le débat européen de la politique économique et commerciale décidée unilatéralement par Trump en dehors de tous les accords négociés jusque-là. Les Etats-Unis ont dorénavant une stratégie anti-européenne et disposent de moyens propres considérables pour perturber et diviser les pays européens, ce qui impose à ceux-ci de faire un front uni contre sa gouvernance commerciale et stratégique.

De même, la situation propre à l’Italie avec l’arrivée au pouvoir d’un exécutif antisystème est éventuellement de nature à provoquer une crise contre l’euro et de mettre la monnaie unique en péril avec des conséquences que l’on est incapable d’apprécier pour l’instant. Dans une situation aussi pleine de dangers potentiels, sans union, le risque d’éclatement de l’Europe est réel.

La 3ème partie du rapport se rapporte à la politique d’immigration de l’Europe avec la montée dans tous les pays y compris en France, d’un populisme anti-immigrés avec des relents identitaires dangereux et de mise en place de dispositifs visant à réduire au strict minimum les flux migratoires en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient, y compris ceux qui relèvent du droit d’asile. Le rapport explique de quelle manière ces dispositifs se mettent en place sans aucune solidarité entre les pays. Lorsque l’on sait par ailleurs que ces flux, loin de se tarir, risquent au contraire de grossir avec les changements climatiques qui vont multiplier les déplacements de population, il serait urgent pour l’Europe d’anticiper et de mettre en place des solutions de prévention négociées avec les pays africains qui en seront les principaux générateurs ; elle devrait aussi se doter des moyens permettant d’organiser une meilleure solidarité interne entre les pays européens qui sont les plus exposés à l’arrivée des flux de migrants et les autres.

Face à un constat général qui peut paraître globalement pessimiste et lourd de menaces pour l’avenir de l’idée européenne, la 4ème partie du rapport s’interroge sur les raisons d’être malgré tout optimiste pour l’avenir de l’idée européenne. Ces raisons existent heureusement.

Déjà, malgré les divergences habituellement affichées par les chefs d’Etat, ceux-ci ont démontré leur attachement sans faille aux perspectives d’intégration à moyen terme qui ont été exposées lors du 60ème anniversaire du traité de Rome. Elles sont également explicitées dans deux discours qui ont été prononcés au mois de septembre dernier, l’un par Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, dans l’Etat de l’Union et l’autre à la Sorbonne par Emmanuel Macron, considéré par les observateurs comme un véritable discours de refondation.

L’un et l’autre se réfèrent aux mêmes adjectifs pour décrire l’avenir de l’Europe : souveraine, unitaire, démocratique, stratégique avec l’ouverture de perspectives nouvelles d’intégration dans la défense et la sécurité, le numérique, la relation avec l’Afrique méditerranéenne et subsahélienne, l’innovation, la transition écologique et d’autres domaines encore… Si Jean-Claude Juncker ne pouvait pas outrepasser la responsabilité qui est le sienne comme président de la Commission en fin de mandat pour exprimer certains points de vue, E Macron en revanche a clairement décrit de quelle manière il serait selon lui indispensable d’ouvrir ces nouvelles perspectives pour l’Europe grâce à la coordination des politiques économiques et financières par une gouvernance appropriée et un budget européen propre. Si la majorité des pays européens n’a pas adhéré d’emblée à l’ensemble de ce discours, on voit cependant que l’Allemagne vient de faire un premier pas dans le sens prôné par Macron, ce qui permet de nourrir l’espoir d’une nouvelle vision plus largement partagée d’un avenir pour l’Europe. Le front uni présenté par les européens face aux décisions de Trump sur le commerce international au G 6+1 qui s’est tenu au Québec le 8 juin dernier est également à cet égard très encourageant…

Cependant, l’état des lieux des positions des différents pays ou blocs de pays européens face à l’attitude américaine et dans un contexte où il faudrait afficher une solidarité sans faille pour contrer les risques d’affaiblissement ou de dislocation de l’Europe (gouvernance économique et financière, solidarité face aux décisions de Trump, programme économique de l’Italie, politique migratoire…), n’est pas pleinement rassurant. Les intérêts de chaque pays peuvent diverger et des différences d’appréciation apparaître qui peuvent mettre à mal cette solidarité européenne, beaucoup de pays semblant se satisfaire de la situation actuelle dès lors qu’ils tirent leur épingle du jeu. Ce manque d’ambition pour s’engager plus avant pourrait être fatal à l’Europe mais il pourrait aussi à l’inverse amener certains pays lorsque la menace sera réelle, à s’engager même quelquefois à reculons, pour sauver ce qui leur a quand même globalement plutôt bien réussi jusqu’à présent et devant les risques de se retrouver seul face aux formidables enjeux de la période actuelle.

En conclusion

Finalement, on serait donc enclin à rejoindre l’opinion d’Ivan Krastev, un chercheur-politiste-éditorialiste bulgare qui observe à juste titre que : « En réalité les diverses crises de l’Union Européenne ont contribué, bien plus que n’importe lesquelles desdites politiques de cohésion mises en œuvre par Bruxelles, à consolider le sentiment que les Européens sont tous partie prenante de la même communauté politique ».

On parie donc sur le fait que malgré les crises qu’elle a traversées et qu’elle devra encore traverser à l’avenir, l’Europe saura toujours surmonter ses divisions, parce que chaque état a bien compris que faire partie de  l’Europe constituait désormais la voie la plus sûre et probablement même la seule pour affronter l’avenir. La seule exception observée jusqu’à présent, le Brexit, leur permet d’ailleurs d’observer les difficultés auxquelles ils seraient confrontés s’ils voulaient suivre son exemple.

 

 

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