L’Islam face aux défis de la modernité mondialisée

L’Islam face aux défis de la modernité mondialisée

 

Juin 2015

préambule
Présentation de l’Islam
 A) Présentation de l’Islam

1) Définition.
2) Les controverses qui ont divisé les Musulmans
3) L’Islam sous le choc de la modernité mondialisée
4) Les capacités d’adaptation de l’islam au monde moderne
Conclusion

 B) Questions autour de l’Islam

1) Précisions sur les expressions musulman-athée, arabo-musulman… 25
2) Qu’en est-il des droits de l’homme en terre d’Islam ? 27
3) L’Islam et la laïcité 29
4) Le communautarisme est-il en marche en France ?
5) L’enseignement du fait religieux
6) Le dialogue inter-religieux : l’exemple du CERDI à Angers

Préambule

Après l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 qui représentait l’exécution d’une « fatwa » proférée par des islamistes pour blasphème contre le prophète, puis celui de l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes dirigé contre les « sionistes », les manifestations massives qui ont suivi ont affirmé avec force le caractère laïque de la société française. Les citoyens ont également exprimé à cette occasion que dans notre pays, la liberté d’expression ne devrait jamais se soumettre à quelque restriction que ce soit y compris lorsqu’il s’agit d’exprimer des points de vue critiquant violemment les religions. Même si cette réaction ne visait pas les musulmans dans leur ensemble, il est cependant évident que ces évènements ont conduit beaucoup de citoyens français à s’interroger sur la compatibilité de l’Islam avec la laïcité qui constitue le socle de notre modèle de vivre ensemble.

image de laïcité


 L’Islam est aujourd’hui la 2ème religion en France et les musulmans représentent une population évaluée à quelque 4 millions de citoyens parmi lesquels un nombre de pratiquants assidus difficile à évaluer. Beaucoup de préceptes de l’Islam se heurtent à des impossibilités pour leur pratique au quotidien, ce qui peut donner aux musulmans le sentiment que leur religion ne bénéficierait pas des mêmes libertés que les autres et que la laïcité à la française ne serait donc qu’un leurre. Face à des situations de blocage et de conflit de plus en plus fréquentes, des tensions sont en train de naître dans les quartiers qui poussent à certaines formes de communautarisme contraires au modèle d’intégration qui tend au contraire à ce que tous les citoyens puissent exercer librement la religion de leur choix Quelles sont les raisons de ces blocages ? L’Islam constitue-t-elle une religion comme les autres, compatible avec notre modèle social et démocratique ? Existe-t-il des solutions pour sortir d’une situation qui pousse aujourd’hui certains musulmans à se radicaliser ?…

Avant de tenter de réfléchir et éventuellement de répondre à ces questions, le club a souhaité mieux connaître la réalité de l’Islam d’une manière globale afin de mieux comprendre les divisions qui touchent cette religion entre les modérés prêts à se fondre dans notre modèle démocratique et les fondamentalistes qui prônent au contraire l’affrontement et le djihad. C’est Cécile Parent, ancienne enseignante et aujourd’hui conférencière, qui a été sollicitée pour présenter l’Islam sous ses différentes facettes : les fondements de cette religion, les schismes et les affrontements entre les divers courants de l’Islam au cours de son histoire et enfin sa situation actuelle, pour essayer de mieux comprendre les conflits qui la traversent aujourd’hui. Son exposé a été reproduit in extenso dans le rapport qui suit.

Il permet d’analyser les difficultés qu’il y a lieu de surmonter pour faire en sorte que la communauté des croyants musulmans trouve complètement sa place dans notre modèle de vivre ensemble. Le débat qui a suivi a en effet bien mis en évidence le long chemin à parcourir respectivement, par les musulmans eux-mêmes pour que leurs croyances évoluent vers la modernité et par l’ensemble de la société française pour qu’elle sache de son côté accepter les accommodements qui permettront à cette religion de trouver comme les autres sa place dans notre société laïque et démocratique.

L’exposé de Cécile PARENT, ancienne enseignante à l’Université, conférencière

Introduction
L’Islam est une religion monothéiste, révélée au début du VII siècle après JC. C’est une religion qui a connu des courants critiques, différentes écoles de lecture, des périodes d’ouverture et de tolérance exemplaires dont on se souvient encore aujourd’hui1. Elle n’a jamais été d’un seul bloc : dès le début de son existence, elle s’est violemment divisée en deux grands courants, politiques plus que religieux, le sunnisme et le chiisme qui s’affrontent encore aujourd’hui.

C’est une religion dont la majorité des croyants a été orientée, dès le XIème siècle, vers une lecture juridique littéraliste des livres saints : le Coran, la parole de Dieu, et la Sunna (recueil officiel sunnite des « hadith » ou dits du Prophète.) Cette lecture littéraliste des textes, qui a toujours existé, reste encore majoritaire aujourd’hui (Courant Kharidjite dès les origines, achariste au Xème siècle, hanbalite, wahhabite et salafiste à la fin du XVIIIème siècle). Mais bien d’autres courants ont cherché à contextualiser les livres saints : le mutazilisme dès le VIIIème siècle et d’autres courants réformistes, historiques, critiques et «modernistes» ont toujours existé, mais ont presque toujours été minoritaires. Lorsqu’on présente cette religion, il faut toujours s’efforcer de se situer entre deux tentations trop fréquentes.

  • La première tentation serait de confondre l’Islam avec l’état d’esprit qui y domine actuellement ; cette religion serait radicalement, par nature et définitivement, incompatible avec les valeurs occidentales (reconnaissance des droits de l’Homme, démocratie et laïcité).
  • La deuxième tentation serait d’édulcorer la réalité majoritaire de l’Islam, de prétendre que l’islam n’a rien à voir avec ses dérives les plus criminelles et d’avoir ainsi une certaine complaisance à l’égard d’un Islam victimisé dont on passerait sous silence les aspects figés et régressifs qui favorisent de la part des musulmans (et, par ricochet, de la nôtre) une intolérance passive, ou active, ou violente (djihadisme). C’est ce qu’on appelle une vision essentialiste de l’Islam et des Musulmans… Elle conduit tout droit à l’affrontement idéologique et éventuellement à la guerre.

 Voici le plan de la présentation:

1 Définition de l’Islam par rapport aux deux grands monothéismes antérieurs, Judaïsme et Christianisme.
2 Les controverses qui ont déchiré l’Islam au fil du temps et continuent à le
faire.
3 L’islam sous le choc de la modernité (Repli, ressentiment et agressivité).
4 Les capacités d’adaptation de l’Islam et des musulmans.

A) Présentation de l’ISLAM

1) Définition

L’Islam, selon les Musulmans, est une religion révélée à son Prophète Mahomet qui est le dernier des prophètes. La Révélation (612-632) est à la fois le début et la clôture de toute révélation. Il n’y a pas à en attendre d’autres. Elle complète et rectifie définitivement les révélations antérieures. C’est une révélation directe, sans intermédiaire autre que des «hauts parleurs» de Dieu. L’ange Gabriel dicte à Mahomet la parole de Dieu : «Lis!». Mahomet n’a rien d’un messie, encore moins d’un Dieu. Il est simplement le dernier prophète dans une longue lignée de messagers de Dieu, depuis Abraham à Jésus.

Dans le Judaïsme, la révélation est la parole d’un Dieu Unique confiée à un peuple, le peuple juif, qui doit lui rester fidèle et l’interpréter sans cesse (la Torah- une bibliothèque de  5 livres- et son interprétation par le Talmud, lui-même soumis sans fin à interprétation et discussion). La parole de Dieu se transmet de générations en générations, à l’intérieur d’un peuple souvent dispersé, à travers le respect des commandements de la loi mosaïque et grâce  au support d’un grand nombre de rituels contraignants, des marqueurs identitaires (la circoncision par exemple). C’est une élection pleine d’exigence, celle d’un peuple qui doit être lumière pour les nations. Dieu est l’allié de ce peuple.

Dans le Christianisme, Dieu s’est exprimé à travers les paroles et les actes d’un Homme (défini comme «vrai Homme et vrai Dieu» par l’Église au IVème siècle), d’un homme juif, si absolument perméable au divin qu’il est Dieu lui-même, un homme verbe de Dieu, comme le Coran est verbe d’Allah. Jésus est le Coran de Dieu. Mais les Évangiles ne sont pas une parole directe, c’est la Parole transmise par Paul (70 ans après la mort du Christ) et par les quatre Évangélistes. Les Évangiles sont des témoignages humains, souvent contradictoires. Il y a un Coran et quatre Évangiles.
Cette parole n’est pas seulement confiée à un petit peuple, mais sera au contraire comprise par les disciples du Christ (par Paul en particulier) comme une parole universelle, une Bonne Nouvelle du Salut pour l’Humanité toute entière, une Bonne Nouvelle à annoncer à tous les peuples de la terre. Le christianisme se dotera très vite d’une Église pour expliquer et codifier les croyances et les ériger en dogmes afin que les interprétations ne partent pas dans tous les sens et puissent être transmises clairement, avec autorité, par le successeur du chef des Apôtres (St Pierre). Le dogme a presque toujours été élaboré par des conciles qui définissent la bonne manière de croire, la bonne doctrine par rapport à d’autres qualifiées d’hérétiques. Et l’Église a souvent été animée de tentations et de passions totalitaires (Inquisitions diverses, rejet de la liberté religieuse et des Droits de l’Homme jusqu’à la fin du XIXème siècle).

Le Coran prend en compte les révélations des deux monothéismes précédents, mais il les court-circuite et accomplit le «travail» de tous les prophètes : il est, pour les croyants musulmans, Parole de Dieu directe, simplement dictée, sans intermédiaire interprétatif. Il est la Parole de Dieu, littérale, intraduisible et intouchable, à la lettre près, dans une langue arabe qui contient des éléments littéraires (assez divers dans la forme et le ton, en partie dérivés du syro-araméen).

La révélation a été assemblée 20 ans après la mort du Prophète par le quatrième calife Othman (644-656) qui en établit la version officielle.

Le Coran est La Révélation, indiscutable aux yeux des Musulmans. Mais il est très difficile à comprendre. Le Coran est appris par cœur, psalmodié, ce qui donne à tous les versets une même portée intemporelle, éternelle et sacrée. Le croyant ne doit pas interpréter le sens théologique du Coran – c’est Dieu lui-même qui parle, alors pourquoi parler de Lui? Il n’y a ni mystère ni doute possible – mais le croyant doit faire l’effort (ijtihad) de comprendre comment mettre en application cette Parole.

Ce sont les différentes écoles de lecture juridique qui font ce travail d’élaboration juridique réservé aux savants… Il s’agit d’une élaboration juridique et non théologique, à travers l’étude des 6236 versets du Coran qui sont regroupés dans des 114 sourates ou chapitres. Les sourates sont classées par ordre de longueur (par exemple, la deuxième sourate contient 286 versets et la cent dixième sourate contient 3 versets); les spécialistes distinguent deux catégories de sourates: celles qui ont été révélées pendant la vie du Prophète à la Mecque- sourates mecquoises, les plus «spirituelles» – et celles qui ont été révélées plus tard, après 622, à Médine (l’hégire du Prophète à Médine). Les sourates médinoises sont axées davantage sur la vie sociale et politique des hommes (donc beaucoup plus «datées», dans un contexte politique, social et guerrier bien particulier). Pour compliquer encore les choses, les versets considérés comme les plus récents abrogent les plus anciens quand ils se contredisent; la substitution d’un verset à un autre est voulue par la sagesse divine3. On peut faire dire au Coran ce que l’on veut surtout si l’on tient à polémiquer!

Les hadith ont un statut bien différent de celui du Coran ; ils ne sont pas paroles de Dieu, mais les récits sur le Prophète, faits et gestes exemplaires, rapportés et compilés dans un ensemble : la Sunna. Ils n’ont théoriquement pas le même caractère sacré. Il est donc facile aussi d’y trouver bien des contradictions et obscurités et de choisir le hadith si on soutient une thèse contre une autre. Ainsi et en résumé, l’Ancien et le Nouveau Testaments sont des témoignages prophétiques et humains, alors que le Coran est la parole même de Dieu.

Pour résumer encore, le monothéisme juif est une pratique rituelle identitaire et une étude permanente et constamment interprétative des textes. Dans le Christianisme, les Évangiles chrétiens ne présentent pas de preuves ou d’évidences. Ils constituent plutôt un questionnement (« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » dit Jésus (Luc 9- 20 et Marc 827/30). Ils proposent un cheminement intérieur à travers une rencontre avec le Christ.
En revanche, le caractère sacré du Coran freine ou interdit les interprétations. Tout est dit. L’esprit critique, le doute des incrédules est voué aux feux de l’enfer. La profession de foi est très simple et les obligations religieuses tiennent dans les 5 piliers. Et cependant, dès le VIIème siècle, des controverses se développent pour savoir comment le lire.

Le terme Coran est polysémique : lecture, proclamation, connaissance
Voici un exemple : le verset V 48 abrogé par les versets IX 5 et 29 que l’on peut lire dans le hors-série numéro 25 de Philosophie Magazine. Article de Michel Cuypers, p 91.

2) Les controverses qui ont divisé les Musulmans

Les controverses savantes qui animent l’Islam montrent à quel point cette religion est diversement comprise. Les premières, très sanglantes, ne sont pas théologiques du tout. Ce sont juste des problèmes de succession du Prophète qui n’a pas laissé d’héritier masculin. Une majorité sunnite (90% des Musulmans aujourd’hui) choisit comme calife (calife signifie successeur) Omar et Abu Bakr puis Omar, les gendres du Prophète ; mais Ali qui est le père des deux petits-fils du Prophète, revendique la succession et fait sécession ; les deux petits-fils seront assassinés, dont Hussein, en 680, à Kerbala ville sacrée des Chiites qui exaltent son martyr le jour de l’Achoura.

Le Chiisme, qui rassemble les partisans d’Ali, est né ainsi ; il a évolué différemment du sunnisme majoritaire, en se divisant lui-même en plusieurs sectes… dont les Alaouites par exemple. Les chiites ont une sorte de clergé qui sont des imams et des ayatollahs, des savants dotés du pouvoir d’expliquer le sens obscur, le sens caché du Coran. Minoritaires, souvent persécutés, à priori plus ouverts que les sunnites à l’interprétation du Coran, les chiites ont cependant persécuté la branche mystique et ésotérique de l’Islam, le soufisme. Les intégristes/djihadistes des deux camps se ressemblent étroitement.

Bien comprendre que le monde musulman qui aspire tant à l’unité de l’oumma, la communauté des Croyants a constamment connu la fitna, la division (politique et religieuse). Dès le IXème siècle, il existe 3 califats rivaux : celui de Bagdad (abasside), celui du Caire (fatimide), celui de Cordoue (omeyade).

La deuxième grande controverse a eu lieu au VIIIème siècle sous les Abassides de Bagdad entre deux types d’écoles juridiques occupées à définir le droit coranique ou Charia.
Il s’agissait de savoir si le Coran était incréé, c’est à dire éternel et immuable comme Dieu lui-même, ou s’il était créé, c’est-à-dire Parole de Dieu adressée à une population précise, dans un contexte précis. En ce cas, la Parole pour rester vivante peut être interprétée en fonction du contexte humain où elle est proclamée.

Les Mutazilites qui apparaissent dès 730, sont les partisans d’un Coran créé. Ils l’ont emporté à Bagdad sur les littéralistes partisans d’un Coran incréé, donc interdit d’interprétation. Ces Mutazilites ont formé un courant rationaliste et critique qui a été doctrine d’Etat de 827 à 847, puis rejeté vers 900- et définitivement au XIème siècle- Les courants opposés sont littéralistes et ultra-orthodoxes comme le hanbalisme et l’Acharisme (lui-même s’est affronté à un nouveau courant rationaliste, inspiré par la pensée grecque, l’interprétation rationnelle ou Falsafa).

Du XIème au XIIIème siècle, l’exégèse majoritaire est fixée dans les seules voies admises par l’orthodoxie (1031, fin de l’ijdihad). Le grand Averroés de Cordoue (1126-1198) lui-même, qui s’adressait si souvent aux trois croyances pour débattre sur ce qui unit ou sépare la raison et la loi divine, se conforme à certaines limites dans son travail critique.

Malgré tout, du XIème jusqu’au XIVème siècle, malgré de puissantes réactions conservatrices, il existe de vastes mouvements d’interprétation et de relecture rationalistes et tolérantes du Coran. Le XIIème et XIIIème siècle sont marqués par le grand essor du Soufisme qui s’organise en confréries multiples et développe toute une métaphysique. Ibn Arabi (1165-1240) va jusqu’à penser que toute forme de croyance, tout rite, fût-il animiste, chamanique, zoolâtre ou autre, comporte une part de la vérité religieuse. Les grands spirituels de l’Islam parviennent à formuler l’idée de la relativité des croyances dans leur dialogue avec les juifs et les chrétiens. Au XIVème siècle, des penseurs musulmans recueillent l’ensemble des savoirs de l’époque en matière de sciences naturelles et historiques (Ibn Khaldoun 13321406). C’est un véritable mouvement encyclopédique qui rayonne.
Cependant, après les invasions et destructions mongoles et à la fin du XIIIème siècle, le travail critique et rationaliste s’arrête chez les sunnites. L’islam s’enferme dans la répétition orthodoxe et les écoles littéralistes l’emportent durablement, renforcées au XVIIIème siècle par le courant wahhabite, né en Arabie, qui prétend retrouver l’Islam pur des origines (le salafisme : de «Salaf» c’est à dire «pur») en appliquant les lois les plus archaïques du Coran.

Le wahhabisme est adopté par le clan des Saoud d’Arabie… C’est un courant anti moderniste, contre l’Europe des Lumières. « L’islam devient le conservateur des faits anthropologiques les plus anciens… » dit Abdelwahab Meddeb.  Abdelwahab Meddeb insiste sur l’importance de la notion de «bid’a» qui serait un des facteurs explicatifs du déclin de la civilisation islamique à partir du XIVème siècle. La bid’a étymologiquement signifie «l’invention de quelque chose d’inconnu» et, très vite, ce terme est péjoratif et devient synonyme d’hérésie, c’est à dire d’une innovation coupable qui entre en rivalité avec le pouvoir créateur de Dieu; on traduit le terme par «innovation blâmable» synonyme aussi du terme «mutadth» (d’où est dérivé le mutazilisme) qui veut dire l’adventice malvenu par rapport à l’Eternel immuable. La bid’a s’oppose à la sunna, la tradition sacralisée par tous les conservateurs intégristes.

Ainsi l’innovation est sœur de l’erreur sacrilège… ce qui favorise l’absence de créativité et la stagnation qui caractérisent le monde islamique entre le XIVème et le XXème siècle. Les musulmans ont souvent rusé (les savants ont tenté de distinguer la bonne et la mauvaise bid’a) pour échapper à l’emprise de l’orthodoxie, mais les forces conservatrices l’emporteront. Le déclin des civilisations islamiques, pense Abdelwahab Meddeb, est dû à cette interdiction de la liberté dans d’innovation, beaucoup plus qu’à des conjonctures commerciales mondiales devenues défavorables.
D’autres courants rétrogrades, considérés parfois comme «réformistes » identitaires, se développent au XIXème siècle comme une force d’opposition à la modernité occidentale et à la colonisation qui humilie les Croyants. C’est la « nahda », un réformisme qui a des exigences critiques, sociales et éducatives. L’Islam doit retrouver sa force originelle, soit dans un retour en arrière, soit dans une adaptation au monde moderne, mais toujours dans un esprit anti-occidental. Il s’agit de rejeter une humiliation insupportable : la domination par une religion inférieure, par une civilisation européenne technologiquement toute puissante et colonisatrice.

On compte donc au XIXème siècle de vrais fondamentalistes/réformateurs comme Al Afghani (persan), Abduh (1849-1905, grand mufti du Caire et un des fondateurs du salafisme), Rachid Rida (un nationaliste islamiste qui veut recréer le grand califat arabe de la Mecque). Ils envisagent la renaissance arabe comme un retour à un respect plus étroit de la loi islamique originelle. Les frères Musulmans créés en Égypte en 1928 par Hassan el Banna sont sur le même registre rétrograde et offensif.
Mais on peut mentionner aussi quelques vrais réformateurs, novateurs, malheureusement minoritaires, dont Qasim Amin qui publie en 1899 «La libération des femmes» et le grand romancier qui dénoncera le nazisme comme une barbarie et réfute la charia, l’Egyptien Taha Hussein. Tout ce qui est évoqué là est très sommaire. Rien n’est univoque, il y a souvent d’étranges mélanges de modernité réformatrice et de volonté de retour aux premiers temps de la pureté de l’Islam. L’Islam bouge, il est agité de courants intellectuels très divers et savants au cours des siècles où on le considère, bien à tort, comme assoupi dans la routine et l’uniformité. Mais, malgré tout, c’est le conservatisme qui domine. C’est tellement plus facile en temps de troubles et les troubles ne manquent pas ! On se raccroche à ce que l’on sait ; on redoute l’innovation qui vient de l’ennemi et qui bouscule les repères essentiels. Au XIXème et au XXème siècle, l’Islam se raidit face à une Europe dominatrice et méprisante dont les valeurs humilient, contredisent et détruisent les valeurs des musulmans dominés.

3) L’Islam sous le choc de la modernité mondialisée.

Fermeture et rejet agressif devant la perception d’une agression.
Marcel Gauchet a écrit un livre qui décrit le « Désenchantement du monde » et la fin des systèmes religieux. Son analyse est très brillante et profonde. Mais l’Islam bouge encore, c’est le moins que l’on puisse dire ! Gauchet analyse d’ailleurs cette nouvelle vigueur comme le signe que l’Islam se sentant menacé sur-réagit et passe à l’offensive.
En quoi la modernité occidentale heurte-elle une religion révélée comme l’Islam ?
Il faut entendre le terme « modernité occidentale » au sens large : elle émerge lentement en Occident avec la Renaissance humaniste, puis avec les Lumières du XVIIIème siècle ; elle se caractérise par la sortie d’un univers religieux organisé en systèmes autoritaires, plus ou moins totalitaires au sens où ils visaient à englober toute la vie des hommes et des femmes pour les accompagner vers une conduite meilleure et agréable à Dieu, dans une perspective de salut.

La modernité conduit progressivement les occidentaux à sortir d’un monde traditionnel et religieux pour accéder à une autonomie personnelle beaucoup plus grande, impunie (l’individu revendique parfois, maintenant, une toute puissance dans ses choix personnels : «si je veux, ce que je veux, quand je veux»; débuts et fin de vie, mariage, filiation, liberté totale d’expression…). Dans les systèmes modernes, l’obéissance et la soumission à une autorité religieuse ou politique n’est plus acceptée. Le pouvoir appartient au peuple qui délègue son pouvoir aux différents échelons des démocraties représentatives. Les lois sont nouvelles, renouvelées, discutables et discutées. Presque tout devient discutable.
Il n’y a plus de dépendance hiérarchique naturelle mais une égalité entre les droits des individus; les femmes ont obtenu juridiquement des droits égaux à ceux des hommes et non pas des droits  … à la complémentarité… L’individu est «libre» et donc responsable d’assumer sa trajectoire personnelle, aussi bien sur le plan sexuel et amoureux que sur le plan culturel, professionnel et social.

C’est le dur travail de l’individu, à la fois plus isolé et plus responsable. C’est parfois « La fatigue d’être soi » dont parle si bien Ehrenberg… et le désarroi pour les plus faibles. Difficile liberté. La servitude volontaire, comme le montre Houellebecq dans son Livre « Soumission » est bien plus facile. Et les hommes ont besoin de se donner des limites et d’avoir des repères surtout en période de mutations rapides et de crises.

Quant à la religion, elle est devenue une affaire de conviction personnelle. La liberté de conscience, la liberté d’expression critique, dans tous les domaines, sont des droits acquis après bien des combats. Nous vivons dans des sociétés démocratiques, laïques et hédonistes qui aiment jouir de la vie, de la liberté sexuelle et des charmes de la mixité, qui aiment jouir de la paix et de la consommation… parce que l’au-delà est devenu très… incertain. Nous vivons dans des sociétés désignées par les traditionalistes comme des sociétés matérialistes et impies.

C’est loin d’être le cas dans beaucoup de sociétés non occidentales et particulièrement dans les sociétés musulmanes traditionnelles des différents États musulmans dans le monde. Dans les sociétés traditionnelles, l’état social naturel n’est pas l’autonomie, mais l’hétéronomie4: la famille, le clan, la communauté religieuse. Les hommes acceptent l’autorité de la tradition, l’autorité juridique et religieuse qui encadrent et bornent la vie, l’autorité politique qui n’est pas issue de la volonté du peuple et l’inégalité des droits (ceux des hommes et ceux des femmes, par exemple). Les États musulmans ne sont ni démocratiques, ni laïcs et la condition des femmes, à des degrés divers, n’est pas celle des femmes occidentales!

Certes, l’Islam pourrait se sentir paisiblement différent du monde occidental ; mais, bien au contraire, cette différence l’agresse depuis plusieurs siècles5. En effet, les musulmans sont convaincus de la supériorité de leur religion, cette religion directement révélée par Dieu lui-même à travers l’ultime révélation du Coran ; une révélation parfaite et totale. «Le Coran est notre constitution, la Charia est notre loi» disent les Frères Musulmans.

4 Le terme hétéronomie signifie vivre sous la loi de l’autre

Les civilisations musulmanes ont toujours considéré les juifs et les chrétiens (ne parlons même pas des idolâtres!) comme radicalement inférieurs aux vrais Croyants ; ils les ont combattus à l’extérieur ; tolérés, parfois protégés à l’intérieur, sur la Terre de l’Islam, dans le cadre de la reconnaissance de leur soumission aux Musulmans (la dhimmitude). Et voilà que ces inférieurs se montrent agressifs et conquérants et imposent non seulement leur domination militaire et technologique, mais leur culture impie (haram), destructrice des valeurs de la vraie religion. Les humiliations subies ne s’oublient pas et elles se poursuivent. La supériorité spirituelle des Musulmans est écrasée depuis plusieurs siècles par la puissance matérielle des occidentaux et par la diffusion d’une culture occidentale perçue comme haram (illicite).

Les musulmans n’oublient ni les Croisades médiévales,(10 croisades entre 1094-1291) ni la perte de l’Andalousie (1492), ni la bataille de Lépante (1571), ni la suppression du califat en 1923, ni la colonisation et les guerres coloniales, ni la création d’un foyer national juif (1917) en terre d’Islam imposé par la puissance colonisatrice britannique (qui deviendra un État juif en 1948), ni la «Nakba», ni les quatre raclées successives infligées par cet État juif aux armées arabes, ni les guerres du Golfe (1991puis 2003), ces guerres américaines qui ont humilié et détruit un Etat arabe. La condition des «immigrés» musulmans en Europe est une humiliation supplémentaire; ils sont contraints de vivre dans des sociétés laïques où triomphent le matérialisme, la mixité entre les sexes, la liberté sexuelle, la laïcité et l’impiété, toutes ces conduites «haram» qui dévalorisent les coutumes musulmanes.

Même si le phénomène massif en Europe est celui d’une intégration des immigrés musulmans et de leurs enfants (que beaucoup d’entre eux désirent énergiquement, et qu’ils vivent souvent comme une libération par rapport aux pesanteurs et aux déterminismes traditionnels), une faible minorité de musulmans cultive envers les pays d’accueil un fort ressentiment. Les «quartiers» sont perçus comme des ghettos ; le non investissement scolaire conduit à l’exclusion ; les discriminations à l’embauche et au logement sont des agressions supplémentaires. Des attitudes victimaires et vindicatives se développent ; si elles ne sont pas majoritaires, elles sont visibles et bruyantes. Beaucoup de jeunes musulmans- comme beaucoup d’autres jeunes en difficulté- sont dans la victimisation, l’autodéfense… et pas dans l’autocritique tellement plus difficile. Certains «jeunes des quartiers», des Français qui sont les enfants et petits-enfants des immigrés des années 60 et 70, développent une sorte d’attitude  «individualiste négative» qui se caractérise par un appétit de consommation, souvent frustré; par la compensation des frustrations dans l’affichage d’un machisme brutal, dans les «cités» ; par des «incivilités» et des trafics en tous genres qui permettent d’étancher la soif de consommation ; le mépris des «Gaulois ou « céfrancs » et la détestation des «sionistes», c’est-à-dire des juifs. La défense de la cause palestinienne devient un avatar de la lutte anti-coloniale et entretient le ressentiment7.
Tout ceci est minoritaire, mais tout ceci existe bel et bien et le déni de ces réalités fait le lit du FN. Les sociologues gauchisants ne sont pas très crédibles quand ils nient tout déterminisme culturel et mettent tout, absolument tout, sur le dos des discriminations racistes et du chômage…, qui sont néanmoins de dures réalités.

C’est sur ce terreau-là, sur ces réalités concrètes des «quartiers», dans un contexte international extrêmement perturbé au Proche et au Moyen-Orient (1979-1991-2001-2011 ; 10.000 djihadistes étrangers en Syrie dont une majorité d’Européens !) qui exacerbent les passions et réveillent les humiliations, que la radicalisation trouve l’occasion de s’épanouir. La jeunesse est branchée et le net est puissant ; des vidéos fascinantes tournent en boucle, les hymnes djihadistes lancinants qui hypnotisent ; le viol de tous les tabous : montrant des victimes musulmanes déchiquetées, des actes barbares. C’est cela, le djihadisme radical, qui est le dernier degré d’un réveil islamique devenu fou : une dérive d’un genre nouveau, inouï, qui peut conduire aux actes les plus criminels. La radicalisation est une dernière étape, non obligatoire, d’une ré-islamisation par le bas des sociétés musulmanes, grâce aux influences des mouvements islamiques et islamistes en action dans les «territoires perdus de la République» et dans d’autres catégories sociales plus favorisées, voire chez des convertis.
Certains mouvements sont très présentables, non violents, comme les frères Musulmans de l’UOIF, le très habile et brillant frère Tarik Ramadan qui sait flirter avec la gauche de la gauche, les différents groupes salafistes, plus ou moins quiétistes, et les prédicateurs wahhabites, parfois imams autoproclamés… ailleurs que dans les mosquées officielles…et jusque dans les prisons.

On distingue ainsi dans l’islamisation à l’œuvre dans les communautés musulmanes, en France, en Europe plusieurs degrés, bien différents et souvent antagonistes (comme le montre Fahrad Khosrokhavar dans son livre «Radicalisations») :

Un islam coutumier et identitaire qui revendique, en utilisant les ressorts de la démocratie, de pouvoir exercer plus librement sa religion; c’est la revendication démocratique du droit des minorités au sein d’une majorité ; ces demandes sont parfois faites au nom du principe de la liberté d’exercer sa religion, une liberté laïque. Cela exaspère d’autres laïcs moins complaisants. On demande des petits «créneaux» et puis on élargit les demandes… Cela va de la demande de création de mosquées (il en manque réellement pour la deuxième religion de France), au développement de l’alimentation hallal, en passant par les demandes d’horaires pour des activités sans mixité, en passant par la «liberté» pour les femmes de se voiler (luttes contre les lois de 2004 et 2010). Il s’agit de pouvoir vivre sa religion dans des espaces en quelque sorte hallal, à défaut de pouvoir et de vouloir vivre dans un pays musulman.

  • Les musulmans réceptifs à ce courant salafiste quiétiste en plein essor, récusent la violence, dénoncent le terrorisme et s’«ils ne sont pas Charlie», ils sont catastrophés par les actes terroristes comme ceux de janvier 2015 qui risquent de renforcer l’islamophobie. Cet Islam identitaire et culturel peut progresser dans des catégories sociales musulmanes favorisées. La République doit néanmoins rester vigilante et adapter, sans démagogie ni crispation méprisante, ses principes laïcs, sans les dénaturer, sans naïveté et avec un maximum de cohérence et d’ouverture pertinente.
  •  Il existe certes des fondamentalistes musulmans pacifiques, mais il existe, à côté d’eux, des réseaux intégristes djihadistes redoutables qui ont de l’argent et de puissants moyens de communication et de persuasion sectaires bien rodés. Le point commun entre les deux (fondamentalistes et djihadistes) reste un grand ressentiment envers l’Occident à cause de ce que beaucoup de musulmans vivent comme une situation d’humiliation historique. Ce ressentiment est plus ou moins violent, mais il est fondé sur la conviction que seule une monstrueuse injustice, éventuellement un complot, peut expliquer que les vrais Croyants soient les perdants de l’Histoire, au niveau national et international. Comme le disait Adolphe Thiers après 1870 : «Toute nation vaincue se dit trahie».
  • Ce ressentiment est particulièrement vif à l’égard des juifs. L’antisémitisme de beaucoup de musulmans est profond et virulent. Le juif est le dhimmi arrogant qui a réussi ; le juif est le sioniste qui « assassine » des enfants palestiniens, le juif est riche et tout puissant, le juif tient les ficelles de la finance et de la politique américaine, le juif veut la perte du monde musulman. Toute la gamme et les variations antisémites, les plus éculées, jusqu’au négationnisme de la Shoah, sont présentes, plus ou moins tacitement, dans une large fraction de l’opinion publique musulmane; «l’entité sioniste» est détestée comme un cancer en Terre d’islam. Le juif est ce protégé oriental qui a trahi ; il est l’occidental qui asservit et humilie les musulmans, la tête de pont de l’Occident haram en Terre d’Islam. Ces vieilles rengaines antisémites sont bien entretenues dans le monde musulman et bien vivantes !
  •  Les musulmans ont raison et tort à la fois de dire que l’extrémisme haineux et le djihadisme sont étrangers à l’Islam.
    Certes, il s’agit bien d’une dérive dans tous les sens du terme, très bien montrée dans le film de Philippe Faucon, « La Désintégration » (2012). Mais elle est étroitement liée cependant à un état d’esprit intégriste, intolérant et prosélyte, enraciné dans le monde musulman, et encouragé par les pétrodollars wahhabites qui sont à l’œuvre depuis 20 ans dans tous les pays arabes et en Europe.
  • Et pourtant l’Islam est porteur, comme toutes les religions, d’un formidable potentiel d’aggiornamento, porteur de richesses spirituelles qui peuvent nourrir des hommes écrasés par un contexte libéral, libertaire et individualiste de sociétés trop dépourvues d’idéal. (« Les foules sentimentales ont soif d’idéal »).
 4) Les capacités d’adaptation de l’islam au monde moderne

Il ne s’agit pas d’ailleurs seulement d’adaptation mais d’enrichissement du monde moderne. Pour examiner ces capacités et tenter de définir un aggiornamento souhaitable et urgent, on peut s’appuyer sur le sens des printemps arabes, et sur les courants intellectuels musulmans réformistes qui s’expriment de plus en plus nombreux et de plus en plus clairement.
8 Voir la Charte du Hamas, édifiante! Et la rumeur ahurissante du complot juif après les événements de janvier 2015…, en particulier concernant l’Hyper Kascher).

Dans tous les printemps arabes, parfois vite étouffés à une exception près, la jeunesse arabe (rappelons que 50% de la population arabe a moins de 20 ans) a exprimé, pacifiquement, un formidable appétit de liberté. Elle a demandé et souvent obtenu la démission de gouvernements tyranniques et corrompus…, elle a revendiqué des libertés démocratiques et un avenir pour la jeunesse. Elle n’est donc absolument pas imperméable à la culture occidentale qui au contraire exerce sur elle un puissant attrait et avec laquelle elle est en contact par toutes sortes de réseaux sociaux et par les antennes « para diaboliques » et autres satellites. Les élections démocratiques qui ont suivi certains printemps arabes, (pas le printemps syrien ; ni iranien en 2008) ont donné la majorité aux religieux intégristes qui étaient les plus opposés aux régimes renversés et surtout les mieux organisés pour prendre le pouvoir. Il n’en reste pas moins que des millions d’arabes ont manifesté et que plus rien ne sera jamais comme avant. Tous ceux qui affirmaient que les arabo-musulmans étaient génétiquement programmés pour la tyrannie, se sont trompés… même si la suite de l’histoire semble leur donner temporairement raison.

Les intellectuels musulmans s’expriment avec une nouvelle vigueur sur la nécessité pour l’Islam de faire des réformes radicales. Beaucoup de bons esprits estiment qu’ils ne sont qu’une écume légère sur un océan d’obscurantisme. Ils sont certainement minoritaires, mais bien présents et audibles; et, pour cette raison, souvent persécutés dans leur pays d’origine. On retrouve constamment leurs grandes voix dans le Courrier International. On les entend en France. J’énumérerai juste quelques grands noms bien connus : Mohamed Arkoun (19282010) un grand savant réformiste qui n’est plus de ce monde, Abdelwahab Meddeb décédé prématurément au cours de l’été 2015 et animateur de «Culture d’Islam», Abdennour Bidar qui lui a succédé et qui s’exprime et publie beaucoup, Ghaleb Bencheickh, professeur à l’institut international de la pensée islamique, Malek Chebel, les deux Egyptiens qui vulgarisent un Coran ouvert et tolérant sous le pseudonyme de Mahmoud Hussein, l’imam de Bordeaux Tarek Oubrou … et d’autres moins connus.

Il est intéressant de voir qu’ils sont d’accord sur à peu près tout ce qu’il faudrait faire pour que l’Islam puisse redevenir une Parole vivante pour des musulmans ouverts, réconciliés avec la modernité démocratique et laïque.

Trois points au moins font consensus :

1- Comme le dit Abdelwahab Meddeb, il faut «pulvériser» une fois pour toutes la mythologie d’un Coran «incréé», éternel et intouchable, sinon aucune avancée ne sera possible.
Il faut admettre que le Coran a été donné ou créé dans un contexte particulier dans lequel le Prophète était un homme du désert et des caravanes au VIIème siècle, un chef de tribu et un chef de guerre, un chef politique doté d’un harem correspondant à son rang, un chef d’État amené à organiser juridiquement et politiquement une communauté pré-étatique.
Pour cette raison, tous les versets du Coran (et encore moins les hadith) ne sont pas à mettre sur le même plan. Beaucoup de versets se réfèrent à un cadre culturel et historique complètement dépassé, celui de l’avènement de l’Islam ; il n’y a pas lieu de les abroger mais de les situer dans leur contexte. D’autant plus que les extrémistes islamistes se servent aujourd’hui de certains versets du Coran et des hadith pour justifier les pires des crimes, en abrogeant les versets les plus ouverts et les plus tolérants au profit des versets les plus guerriers.

2- Les musulmans doivent accepter les valeurs démocratiques occidentales, même si elles sont souvent bien imparfaitement mises en œuvre. Ils ne doivent plus considérer qu’elles ne sont là que dans le but d’affaiblir et de détruire l’Islam.
Ces valeurs démocratiques sont liées aux Droits de l’Homme qui sont justement universels… Il n’y a aucune raison pour qu’il y ait des Droits de l’homme spécifiquement musulmans .
C’est une révision très radicale et difficile ; il faut donc renoncer à la nostalgie d’un califat impérial à vocation expansionniste universelle. Il faut renoncer à une vaste communauté musulmane, la Oumma des Croyants, dans laquelle le consensus est requis et la démarche critique interdite. Il faut accepter la liberté religieuse ; il faut renoncer à la dhimmitude, un système juridique considéré comme tolérant en son temps et complètement obsolète maintenant ; il faut renoncer à punir la conversion, ce crime d’apostasie ; il faut renoncer à la charia et aux châtiments corporels qu’elle recommande ou tolère…
Sur 6236 versets, 70 versets appellent à la violence, dont 25 à la tuerie; c’est trop de toutes façons, dit Bencheik ; mais cela représente 1/60ème du Coran. Exemple d’abrogation aberrante pris dans l’article de Michel Cuypers.
La Déclaration des Droits de l’Homme en Islam-le Caire 1990- signée par 57 Etats musulmans et dont l’Article 24 stiuple : « Tous les droits et libertés énoncés dans la présente déclaration sont soumis à la charia islamique »…

3- Les musulmans doivent aussi reconnaître l’égalité juridique entre l’homme et la femme et tout ce qui en découle : plus de polygamie, ni de répudiation, droits égaux à l’héritage, à l’instruction. Ils doivent admettre une fois pour toutes que si le voile peut être une parure, il ne doit en aucun cas être une obligation religieuse ou sociale. En effet l’obligation du voile (et pire encore du voile intégral) est contraire à l’égalité entre l’homme et la femme; il introduit une discrimination puisqu’il fait porter à la femme seulement (qui doit cacher son corps pour être respectée) la responsabilité et la culpabilité de la séduction sexuelle.

Certains pourraient dire alors: mais que reste-il donc de l’Islam une fois qu’on a effacé tout ce qui caractérise sa culture millénaire? Les penseurs de la réforme vous diront qu’il reste l’essentiel, la part spirituelle et éternelle dégagée de la part conjoncturelle.

Certains d’entre eux, détachés de la pratique religieuse comme Abdelwahab Medeb ou Malek Chebel, diront qu’il reste une culture magnifique qui a enrichi l’Europe par ses savants, par son art, par sa littérature ; ils vous diront que le Coran est le plus beau poème du monde. Qu’il faut travailler à libérer cette énergie rayonnante de l’Islam. Ce sont des musulmans laïcs, qui osent se dire athées pour certains d’entre eux, comme il peut y avoir des juifs laïcs ou parfois athées qui revendiquent une culture, un destin, dont ils sont partie prenante.

D’autres sont des musulmans croyants comme Abdennour Bidar, ou Ghaleb Bencheikh, ou l’imam Tarek Oubrou par exemple. Et Abdelwahhab Meddeb aussi. Ils sont familiers des grands textes mystiques soufis. Ils puisent dans le Coran une parole de Dieu absolument libératrice. C’est ainsi que Meddeb trouve dans le terme «muslim» non pas une notion de soumission à Dieu, mais une notion de réconciliation avec le Dieu unique ; un Tout Autre Miséricordieux pour tous les Croyants, de toute religion, appelés à travers la reconnaissance de l’unicité de Dieu à se libérer de toutes leurs idoles.
L’islam ouvrirait ainsi à une sorte de religion naturelle, anthropologique, enracinée en l’homme et reconnaissable chez le juif, le chrétien et les adeptes d’autres croyances. Ibn Arabi, le Palestinien Waleed al Husseini, condamné à 10 mois de prison par l’Autorité palestinienne pour avoir affirmé son athéisme sur son blog… et bien d’autres « apostats » criminalisés par la charia et victimes de fatwa (Kamel Daoud, le romancier algérien) n’est pas si loin de St Jean de la Croix, et tous deux sont «infusés» par ce qu’on appelle l’expérience amoureuse du divin.

Le philosophe Abdennour Bidar (dont la mère était soufie et le grand père vigneron auvergnat) a été un adepte du soufisme (ce qu’il n’est plus aujourd’hui) et il envisage l’Islam comme un humanisme religieux, une libération proposée à l’homme. Allah quand il a créé l’homme ordonne aux anges de s’incliner devant lui et ils se sont inclinés. Le musulman n’est pas soumis à Dieu, il n’est pas son serviteur mais il est l’héritier d’un Dieu père et mère à la fois qui lui a abandonné son pouvoir infiniment créateur.

Conclusion

Il faut revenir sur terre après les envolées mystiques, aussi essentielles soient-elles, pour comprendre la pérennité et la convergence des grandes religions. On ne dira jamais assez que tout ce qui monte converge. Les mystiques de toutes les religions ont vécu des expériences religieuses comparables, en partant de cultures religieuses très différentes.
On peut s’appuyer sur des analyses de Marcel Gauchet : les religions

peuvent évoluer ; elles l’ont prouvé ; elles évoluent souvent dans la douleur. Car le sacré semble intouchable et il est parfois confisqué par ses «gardiens» qui maintiennent ainsi un pouvoir conservateur. Conserver est plus facile qu’innover, pour les fidèles comme pour leurs guides.
L’Islam a été agité de toutes sortes de controverses au fil des siècles. Confronté actuellement aux dérives islamistes et terroristes,

beaucoup de musulmans souhaitent se libérer des fondamentalismes qui font le lit des djihadistes et menacent d’entretenir dans le monde une guerre hideuse et sans fin qui déshonore la religion musulmane.
Les grandes religions peuvent se replier et s’enfermer dans les dogmes et des rituels très anciens. Elles peuvent offrir ainsi un accompagnement sécurisant mais aussi alimenter un état d’esprit grégaire et nostalgique dans un monde qui n’offre plus assez de certitudes, ni de promesses dans l’au-delà de nos vies humaines.

L’Islam traditionnel, parfois fondamentaliste, est bien vivant et continue à séduire. Les intégrismes religieux, dans toutes les religions, leur exigence de soumission absolue au magistère et au mystère sacré ne sont pas passés de mode, dans aucune grande religion.   Mais les religions connaissent aussi un phénomène que Gauchet désigne par l’expression de «sortie du religieux», c’est-à-dire qu’elles renoncent à des représentations trop anthropomorphiques de Dieu et à des rituels magiques pour s’ouvrir à la liberté de la vie intérieure et spirituelle.
La grande promesse de la modernité ne suffit pas à combler le désir de l’Homme. «Vous serez plus riches, vous vivrez plus vieux et vous serez plus heureux» c’est un peu court!, comme le dit Gauchet.
Les religions, surtout si elles ne se font pas la guerre, surtout si elles évoluent vers une plus grande ouverture mutuelle, si elles continuent à questionner profondément le sens de leurs croyances et le sens de la vie, ont de beaux jours devant elles.
Et l’Islam est la plus jeune!

B) Questions autour de l’ISLAM

1) Précisions sur les expressions musulman-athée, arabo-musulman

On peut faire une analogie avec les juifs pour bien comprendre les nuances introduites par ces expressions. Ainsi, il existe beaucoup de juifs qui se déclarent athées et qui revendiquent malgré tout d’être considérés comme juifs. En cela, ils revendiquent leur appartenance à une identité, une culture et une histoire juives… tout en n’étant pas croyants. Il en va de même pour les musulmans. Ils peuvent revendiquer leur athéisme –impossible faut-il le rappeler dans un pays musulman- en même temps que leur culture et leur identité.

De même, il n’est pas inutile quelquefois de compléter le terme arabe par le mot qui le rattache à sa religion, car tous les arabes, loin s’en faut, ne sont pas musulmans. Il existe ainsi de nombreux arabes chrétiens dans de nombreux pays arabes. On en parle beaucoup ces temps-ci en raison des persécutions qu’ils subissent sous la férule de Daesch en Irak ou en Syrie, voire en Egypte où les coptes sont également victimes de graves discriminations. Ainsi, la minorité arabe chrétienne en Israël12 ne fait pas preuve de beaucoup d’enthousiasme à l’idée de rejoindre un futur état palestinien qui serait contrôlé par le Hamas ou un pouvoir musulman fondamentaliste et préfère rester israélienne.
Enfin, dans le monde arabe, il existe d’autres minorités, berbères ou kurdes entre autres, dont la culture est très différente de celle de l’environnement dans lequel elles vivent même s’ils sont musulmans.

Précisions apportées par Cécile PARENT : Les Chrétiens représentent 9%de la population arabe israélienne. La proportion des Chrétiens augmente en Israël contrairement à ce qui se passe dans les pays du Proche et du Moyen Orient. C’est surtout lié à la « récente » (les années 1990) immigration en provenance de l’ex-URSS (cette immigration représente 20% de la population israélienne et compte beaucoup de non juifs (par exemple des conjoints qui sont chrétiens orthodoxes). Les citoyens arabes israéliens représentent également 20% de la population israélienne et ont obtenu aux dernières élections législatives 15 sièges sur 120… (un score inimaginable dans les pays arabes de la région! pour une minorité ethnique ou religieuse… qui est de plus, ouvertement hostile au nationalisme majoritaire, c’est à dire au sionisme!). Beaucoup d’arabes citoyens israéliens considèrent qu’ils sont des « Palestiniens de l’intérieur »; mais ils disent aussi que si un Etat Palestinien, même laïc, était créé à côté d’Israël, ils préfèreraient rester citoyens israéliens et continuer leur combat contre les discriminations qu’ils subissent plutôt que de vivre ailleurs… A fortiori, les arabes israéliens chrétiens! A Nazareth par exemple, ils préfèrent vivre dans le quartier juif plutôt que dans le quartier musulman. Ajoutons que les pires ennemis des islamistes du Hamas sont les Palestiniens de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie (et réciproquement).

2) Qu’en est-il des droits de l’homme en terre d’Islam ?

Sous l’égide de l’ONU, 57 Etats musulmans ont signé en 1990 une Déclaration des Droits de l’Homme qui serait en apparence une avancée fondamentale et quasiment la reconnaissance de la Déclaration universelle acceptée par la majorité des Etats démocratiques. Mais ce n’est pas si sûr ! En effet, cette déclaration contient un article rédigé de la manière suivante : « Tous les droits et libertés énoncés dans la présente déclaration sont soumis à la charia islamique », ce qui en limite sérieusement la portée. Ce ne serait donc qu’une sorte de masque pour donner le change mais sans rien changer dans les modes de vie ni dans le fonctionnement des Etats vers plus de démocratie et de libertés individuelles. On voit bien ce qu’il en est par exemple au Maroc dont la révision du Code Pénal, sous couvert de modernisation donne certes quelquefois d’une certaine libéralisation mais qui ne change fondamentalement rien sur l’essentiel (libertés individuelles, droit de la famille…).

On pourrait faire un certain parallèle avec la signature des Accords d’Helsinki en 1975 par les pays communistes, accords qui contenaient entre autres la reconnaissance des Droits de l’homme et de la démocratie mais qui n’ont été suivis d’aucun effet dans les pays concernés en matière de gouvernance et de droits individuels. Cependant, ils ont eu des conséquences  importantes du point de vue historique car les « dissidents » qui se sont levés dans un certain nombre de ces pays, se sont appuyés sur ces accords pour revendiquer des droits à l’expression au nom de la démocratie jusqu’à provoquer la déstabilisation de certains états.
Il n’est donc pas totalement exclu qu’il en ira de même pour cette Déclaration. Elle pourrait en effet servir de support pour la revendication vers plus de libertés et plus de démocratie dans les pays arabes musulmans.

3) L’Islam et la laïcité

La pratique de la laïcité ne va pas de soi pour un musulman, la culture musulmane en étant très éloignée. Mais peut-être est-ce aussi lié autant à la manière dont nous la défendons qu’à la laïcité elle-même. Ainsi, la volonté de ne pas faire d’exception dans les cantines au nom de la laïcité ou des excès commis dans l’application de la loi sur le voile ou le port de tenues trop ostentatoires du point de vue religieux, ne constitue certainement pas la meilleure méthode pour obtenir l’acceptation des musulmans qui se sentent au contraire discriminés et victimes d’une certaine islamophobie.
La supériorité du droit français sur la théologie est quelque chose de très difficile à accepter pour les musulmans même modérés pour qui la religion prime tout le reste, ceux-ci considérant que la laïcité équivaut à l’athéisme. C’est la raison pour laquelle, il y a lieu de chercher des accommodements raisonnables lorsque c’est possible plutôt que de créer des situations permettant aux musulmans de se « victimiser » ou de se sentir stigmatisés. Pour les cantines, le port du voile… cela paraît possible dès lors que la volonté existe d’y parvenir et qu’il n’y a pas de surenchères permanentes ; en revanche pour ce qui concerne la pratique de la mixité dans l’espace public, c’est plus délicat dans certaines situations ; la bonne attitude à adopter est toujours celle de l’ouverture, de la lucidité et du réalisme sans naïveté…

La liberté de Charlie de blasphémer les religions est également quelque chose de très difficile à accepter pour les musulmans, celle-ci étant considérée comme étant carrément une attitude anti-religieuse. Il faut d’ailleurs observer que c’est aussi ce qui est ressenti par un certain nombre de catholiques qui n’acceptent pas que l’on puisse se moquer de leur religion ; il faut se souvenir que ce n’est qu’au terme d’une très longue résistance que la religion catholique a accepté la laïcité en France et la liberté religieuse elle-même n’a été entérinée par l’Eglise qu’au Concile de Vatican 2 en 1962. On a pu constater une résurgence vigoureuse du
cléricalisme dans le cadre des « Manifestations pour Tous » et le mépris qui a pu s’y exprimer contre les excès de la libéralisation des mœurs, résultat de la démocratie et de l’instauration de la laïcité républicaine. Toutes les religions sont déroutées par cette évolution et elles sont unanimes pour s’opposer à ce type de libéralisation en brandissant le concept de respect des lois naturelles dont on n’est pas toujours capable de définir le contour exact.

Si la religion catholique a finalement accepté la laïcité en France, c’est qu’elle a compris le bénéfice qu’elle pouvait en tirer pour elle-même et pour continuer à exister dans une société plus diversifiée que dans le passé. Le respect de la diversité des croyances et des comportements prôné au nom de la laïcité et de la démocratie, vaut toujours mieux que le consensus général qui est la marque ou la conséquence de régimes autoritaires ou dictatoriaux (malheur aux dissidents et aux mauvais esprits, « ennemis du peuple » ou ennemis de la religion…, traîtres de toute façon).

 4) Le communautarisme est-il en marche en France ?

Il faut avant de répondre à cette question, être précis sur la définition du mot lui-même. Le communautarisme consiste d’abord non dans l’existence de groupes intermédiaires entre les individus et l’État mais dans la subordination de ceux-ci à ceux-là, ce qui inspire par exemple la condamnation explicite ou implicite (la « marque indélébile ») de l’apostasie. Il affleure chez le cardinal Lustiger présentant l’Église catholique comme « une composante de la nation » ou chez certains musulmans qui demandent que la société française reconnaisse sa « composante musulmane ». La nation comme la société (notion plus large puisqu’elle n’implique pas la nationalité) sont composées de personnes physiques qui ont le droit de constituer des ensembles pouvant avoir la personnalité morale et, que ce soit ou non le cas, de les appeler « communautés » (officiellement ce mot n’est ni validé ni invalidé).
Le communautarisme, au second sens du mot, commence, dans les groupes librement constitués à partir de croyances communes, non lorsque à partir de celles-ci ils étendent leur réflexion à des questions « de société », mais lorsqu’ils entendent siéger dans une instance délibérative pour y parler au nom de tous les fidèles de leur religion et seulement en leur nom. C’est le cas de cette « Union des démocrates musulmans de France » qui à Marseille présente (ensemble) deux candidats aux cantonales.
Il est permis enfin de voir du communautarisme lorsque de tels groupes demandent et éventuellement obtiennent des droits spécifiques, surtout si ces derniers sont opposables aux tiers. Un amendement à la loi Macron prévoit que dans les départements d’outre-mer les préfets pourront substituer à cinq des jours fériés d’origine catholique, des jours correspondant éventuellement à des fêtes d’autres religions. On remet en cause « nos racines, pour flatter le communautarisme », a commenté M. Ciotti, député LR qui craint évidemment le choix de fêtes musulmanes. Il n’a pas forcément tort, mais défendre pour des motifs religieux (et non sociaux, comme cela s’est fait à propos du lundi de Pentecôte) les dates menacées, c’est aussi du communautarisme. M. Ciotti va plus loin que Bonaparte, qui, dans un concordat considérant le catholicisme comme « religion de la majorité des Français » avait maintenu fériées, pour permettre d’aller à la messe et de préférence aux vêpres, quatre « fêtes d’obligation ». Ce sont tous les Français en effet qui à ses yeux ont des ancêtres catholiques, comme naguère ils avaient des ancêtres gaulois. En supprimant les autres, il répondait longtemps après à la seule plainte du savetier de la Fontaine : « M. le curé » l’empêchait trop souvent de travailler.

Le communautarisme comme forme d’organisation sociale est une réalité aux USA mais également en Angleterre où il existe des quartiers peuplés exclusivement de musulmans et qui sont sous le contrôle d’imams et de brigades qui imposent des comportements « conformes » à la religion (habillement, consommation…) dans l’espace public. En France, le « vivre ensemble » républicain est tout à fait à l’opposé de cette conception de l’organisation sociale et pendant longtemps, cet objectif a été atteint de manière à peu près satisfaisante. Aujourd’hui, on commence à mieux s’apercevoir de la réalité de quartiers-ghettos occupés par des populations très majoritairement musulmanes et où progressivement tout devient « hallal » comme si inéluctablement le communautarisme était également en marche.

Un risque de généralisation existe-t-il ? La loi prône la mixité sociale mais on sait aussi que tout un chacun cherche à vivre dans un environnement correspondant à son identité et à sa culture. Les différents mécanismes d’attribution de logements aidants, on assiste dans la durée à des regroupements de populations d’ethnies proches les unes des autres ou pratiquant la même religion. Dès lors, on voit se mettre en place subrepticement, comme en Angleterre, des mécanismes visant à imposer à tous ceux qui vivent dans ces quartiers des comportements conformes à la religion y compris dans l’espace public. C’est ce à quoi on assiste maintenant de manière courante à Monplaisir par exemple, quartier où si vous avez un faciès de type maghrébin il vous est pratiquement interdit de consommer de l’alcool au café de la place de l’Europe, ou encore si vous êtes une femme d’origine maghrébine il vous est quasiment impossible d’aller seule au café. Les commerces deviennent également « hallal »… On voit ainsi que de manière progressive, une minorité devient capable d’imposer sa loi et de faire reculer la liberté individuelle « laïque » dans l’espace public. Cette manière diffuse de vouloir imposer un islamisme rampant existe et il ne faut surtout pas la nier, mais il faut aussi comprendre la dimension culturelle de ces comportements. Ni dramatisation, ni naïveté excessive, voilà ce qui semble être la bonne attitude.

Au-delà des pratiques discriminatoires ou de l’application stupide et inappropriée de la laïcité dans l’espace public (voile à l’université, cantine, jupe…,) il faut comprendre que les populations d’origine maghrébine y compris celles de la 2ème ou 3ème génération, restent attachées à leur culture originelle et à leur identité. Pour eux, la colonisation par des chrétiens supposés à leurs yeux appartenir à une religion inférieure à la leur, reste une humiliation et ils sont tentés par le rejet de toute idée d’intégration et à la « victimisation » permanente qui conduit inévitablement à l’exclusion et au pire, à la radicalisation. On rentre alors dans un jeu « dominés-dominants » où un groupe peut vouloir imposer sa règle aux autres et au sein duquel peut exister une sorte d’euphorie ou la fascination de ce qu’on appelle les « born-again », ceux qui redécouvrent la foi pour en devenir des prosélytes zélés ou qui s’en servent pour asseoir leur pouvoir sur la majorité.

Face à ce genre d’attitude, il faut savoir rester ferme et ne surtout pas rentrer dans le jeu de la victimisation : ceux qui s’excluent ne peuvent pas se plaindre d’avoir été exclus ! Il faut arrêter de trouver des excuses à toutes les dérives de cette nature ! Aucun citoyen quel qu’il soit n’est exempté de faire les efforts qu’il faut pour trouver sa place dans la société et être reconnu, respecté et responsable !

5) L’enseignement du fait religieux

Le fait religieux est une réalité sociale. La laïcité gagnerait à faire en sorte que cette réalité soit enseignée pour une meilleure connaissance et la compréhension par chaque citoyen de chacune des croyances qui existent autour de lui et pour qu’elles soient mieux respectées dans l’espace public. S’il y a lieu d’éradiquer l’islamophobie rampante qui semble grandir dans la
société française, il est tout aussi indispensable d’éviter le renouveau inquiétant de l’antisémitisme qui semble gagner les populations musulmanes.

La difficulté consiste à déterminer de quelle manière ce type d’enseignement peut être réalisé et qui a la légitimité pour le faire. C’est en effet très difficile si on ne veut pas heurter certaines sensibilités et les postures d’intolérance fréquemment rencontrées récemment dans certains établissements scolaires des quartiers difficiles.

L’enseignement du fait religieux fait partie des programmes scolaires et normalement, les professeurs d’histoire et de géographie ont la compétence requise pour le faire. Encore faut-il qu’ils le veuillent (« Enseigner ces sornettes, sûrement pas » !) et qu’ils sachent rester dans la bonne mesure : ni intolérance, ni prosélytisme, juste expliquer la place de chaque religion dans l’histoire avec ses apports positifs mais également négatifs.
En lien avec ce problème dans les établissements scolaires, la question de la formation des imams pose également problème en France. Il faut en effet que ceux-ci sachent enseigner un Islam capable de s’intégrer à la société française et compatible avec la laïcité. On sait que malgré les contrôles que l’Etat a été amené à exercer dans certaines mosquées animées par des imams salafistes formés en Moyen-Orient et ne connaissant rien au contexte de la société française, il existe encore des lieux où c’est l’Islam fondamentaliste qui est enseigné.

S’il existe bien en France des filières universitaires appropriées, celles-ci restent très insuffisantes pour répondre aux besoins qui sont très importants et qu’il ne faut surtout pas laisser à la discrétion des consulats algériens ou marocains incontrôlables. Il faut par ailleurs éviter que certaines personnes insuffisamment formées, ne s’autoproclament imams pour enseigner une religion en rupture avec la laïcité à la française.

6) Le dialogue inter-religieux : l’exemple du CERDI (Centre de recherche et de Dialogue Inter-religieux) à Angers

Il existe de plus en plus de groupes inter-religieux plus ou moins informels, au sein desquels tout un chacun peut dialoguer avec des adeptes d’autres croyances que la sienne, voire de l’athéisme. La compréhension des différences constitue la meilleure manière de vivre ensemble et la connaissance des autres la meilleure défense contre le fanatisme. Ces groupes,  qui sont quelquefois sollicités pour intervenir dans les établissements scolaires, sont des vecteurs de tolérance et de citoyenneté.
La décision de créer une structure de dialogue inter-religieux à Angers remonte à l’an 2000.  A cette époque, il existait bien des structures de discussion inter-religieuse mais de caractère bilatéral et centrée sur des questions d’une autre nature que celles qui intéressaient certains croyants. Il n’existait aucune association susceptible de créer un lieu de rencontre sans autre finalité que celle de mieux se connaître. Le CERDI a commencé sous la forme de conférences, puis de réunions mensuelles centrées sur des thèmes de société pour tenter d’en apprécier la dimension religieuse. Le hasard a voulu que la première conférence organisée par ce qui allait devenir le CERDI ait eu lieu vers le 11 septembre 2001 avec pour thème : Religion et Violence.
L’association a été créée en 2003-2004 essentiellement sous l’impulsion d’un pasteur angevin. L’objectif affiché était de rassembler des représentants des grandes religions monothéistes toutes héritières d’Abraham, avec pour finalité de porter le témoignage que ces religions qui avaient pu apparaître jusque-là comme le plus souvent antagonistes et quelquefois en guerre les unes contre les autres, pouvaient se retrouver pour mieux se connaître et porter ensemble un message de paix pour contribuer au « vivre ensemble ».

Le CERDI est totalement indépendant des structures religieuses et ses membres ne représentent qu’eux-mêmes que ce soit dans le cadre des réunions internes ou dans leurs interventions à l’extérieur. Il fonctionne sous la forme de :
– de conférences sur des thèmes sociétaux ou religieux (avec des intervenants venant le plus souvent de l’extérieur), ouvertes à tous et qui peuvent toucher de 50 à 150 personnes. Le plus gros évènement organisé par le CERDI avec le soutien de la ville d’Angers, a été une conférence sur Darwin qui a rassemblé 300 personnes.
– de réunions mensuelles qui touchent entre 15 et 30 personnes
– d’interventions à la demande dans les établissements scolaires, collèges et lycées et même de puis peu en Post-Bac

Si entre les religions chrétiennes et les juifs, le débat existe depuis longtemps dans un cadre institutionnel et s’avère très facile, il est plus difficile à organiser entre juifs et musulmans y compris au sein du CERDI où la représentation des musulmans est loin d’être au niveau de l’importance que représente cette communauté dans le Maine-et-Loire.

Le CERDI n’a aucune relation de caractère hiérarchique ou autre avec les structures de quelque religion que ce soit. Il est totalement indépendant dans son fonctionnement et dans son expression. Ses membres s’expriment en leur nom propre et pas au nom de leur religion ; ils sont là en fonction de leur histoire personnelle. D’ailleurs, s’il s’agissait de débattre au sein du CERDI de questions de fond sur la théologie et l’interprétation des textes sacrés qui fondent les croyances des uns et des autres, les membres du CERDI se reconnaissent insuffisamment formés et incompétents.

Le terme inter-religieux paraît d’ailleurs impropre et ambigu et d’aucuns préfèreraient utiliser le mot de croyant qui correspond mieux à la réalité du dialogue au sein du CERDI : celui-ci est un rassemblement de croyants qui recherchent ensemble ce qu’ils ont de commun et ce qui peut les différencier ; ils veulent surtout témoigner publiquement que les valeurs de paix et de tolérance qu’ils partagent peuvent contribuer au mieux vivre ensemble.

Le CERDI se refuse à s’ouvrir à d’autres courants de pensées comme les agnostiques, les athées et d’autres courants philosophiques, alors que l’on peut penser que le dialogue pourrait être stimulé et s’enrichir de visions permettant d’approfondir le débat interne et l’expression publique de l’association. Le CERDI s’y refuse pour un certain nombre de raisons :
– la spécificité originelle de l’association est d’être inter-religieuse : sa force principale réside dans le témoignage que l’association est capable de porter sur la capacité des religions à dialoguer entre elles
– il n’y a aucune volonté de prosélytisme de la part du CERDI qui tient à son originalité d’être un rassemblement de croyants (même s’il y a des agnostiques parmi les adhérents), ceux-ci pouvant d’ailleurs évoluer dans leur parcours personnel
– ses moyens ne lui permettent pas de s’ouvrir trop largement mais la rencontre avec d’autres courants de pensée se réalise lors des conférences thématiques ouvertes à tous.

Il existe un autre mouvement regroupant les jeunes et qui a cette philosophie : Coexister. Dans leur fonctionnement, le souci des membres du CERDI consiste malgré tout à rechercher la dimension religieuse dans les thèmes sociétaux qui sont traités et il est difficile d’appartenir au CERDI sans être croyant.

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